Les interviews de Cy Jung

Lecture publique — Le râteau



Cy Jung — Le Râteau (2009)

Dans le cadre des célébrations du bicentenaire de la naissance de Louis Braille, le CINAL (site fermé, avril 2015) a organisé un concours de nouvelles « Dire le non visuel ». Cy Jung a participé à ce concours avec une nouvelle « Le râteau », où elle fait le récit non visuel d’un parcours de course à pied.
Un extrait de ce texte a été sélectionné par Bertrand Vérine pour le cycle de lectures publiques organisé autour de ce concours et inauguré au Centre Beaubourg le 21 mars 2009.

Cy Jung — Dire le non visuelNote (21 juin 2009) : Cette nouvelle a obtenu le premier prix dans la catégorie « Auteurs ayant déjà publié », le 20 juin 2009.
Cy Jung a dédié ce prix à Genespoir, association française des albinismes, qui comprendre beaucoup de coureurs à pieds et encourage toutes les initiatives pour l’autonomie des albinos.

Note (17 décembre 2009) : Cette nouvelle a été publiée dans L’autre Beauté du monde, aux éditions de la loupe.

Note (26 décembre 2009) : cette lecture est en écoute libre sur le site de la BPI.

Voici l’extrait choisi.

Un quidam appelle l’ascenseur depuis un étage inférieur : il est pressé ; il appuie trois fois sur le bouton. Vaine entreprise, qui me fait sourire.
Je lui laisse son transport et pousse la porte palière. Les effluences d’urine et de tabac froid me prennent à la gorge. Elles couvrent l’âcre velouté du café que j’avais encore en bouche. Je soupire ; les occupants nocturnes de la cage d’escalier ne pourraient-ils pas faire un effort et m’épargner, dès potron-minet, les relents de leur invasion ? Ma protestation est vaine. Elle me réveille, un peu.
J’amorce ma descente. Mon avant-bras court à quelques millimètres de la rampe. Je pose les pieds sur les marches avec précaution. Je crains les obstacles que nos hôtes auraient créés durant la nuit.
Je descends. La pestilence urineuse devient insupportable. Mon avant-bras se rapproche encore de la rampe. Il fait bien. Mon pied provoque la chute d’une canette vide. Elle caracole. Je sursaute. Je m’accroche à la rampe ; je la lâche dès mon équilibre rétabli. J’attends. La canette s’est arrêtée. Je repars et l’évite.
J’arrive au premier. J’entame la partie la plus difficile. Le sol est collant. Trois marches plus bas, il est glissant.
J’essaie de contourner la flaque en visant le centre du colimaçon ; les pisseurs de la nuit déposent plus volontiers leur miction côté mur extérieur. C’est ainsi, un truc de garçons, j’imagine. Ma déduction fonctionne. Aucune goutte ne saute jusqu’à mon mollet recouvert d’une trop courte chaussette pour me protéger de l’éclaboussure. Ma peau est sauve. Mes poumons, eux, refusent de respirer tant l’air a atteint le stade du délétère.
La porte qui mène au hall est là, enfin. Je presse la poignée et pousse.
Mes poumons font le plein le temps de passer devant les boîtes aux lettres. L’extérieur m’attire.

À l’occasion de la journée internationale des personnes handicapées, le 3 décembre 2009, le blog « Un jour à la fois » a choisi cette nouvelle pour illustrer son propos. Merci.

Note : Cy Jung est l’auteure d’un témoignage sur sa déficience visuelle, Tu vois ce que je veux dire, vivre avec un handicap visuel (2001) et une nouvelle, « La cocarde » (2008) non publiée. Elle se mobilise également pour la recherche sur l’albinisme et vous invite à soutenir les actions de Genespoir.

Information publiée le mercredi 10 juin 2009.

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