[e-criture]

[#60] La fille qui n’est pas vraiment du Béarn (V-01)



Cy Jung — [#60] La fille qui n'est pas vraiment du Béarn (V-01)

[Le prétexte]
Un jeune homme est au téléphone au supermarché.
— Tu veux le fin mot de l’histoire ?
— …
— En fait, elle n’est pas vraiment du Béarn.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle] Eunice claque dans ses mains.
— En place pour le salut !
Ses élèves s’exécutent, pas mécontents que le cours se termine. Leur sensei est dans un de ses jours où tout est prétexte à l’effort ; c’est épuisant. C’est réjouissant aussi, ils peuvent bien en convenir tout en rouspétant dans les vestiaires. Lily est la première à en sortir. Elle trouve Eunice en grande conversation avec une blonde très platine qui lui dit quelque chose. Elle s’approche et tend l’œil.
— Bonjour, Lily, l’interpelle la visiteuse. C’est Louisette. Uchi mata !
Lily est toute contente de croiser de nouveau la seule albinos qu’elle connaisse. En plus, elle se présente et lui rappelle, sans le pénible « Tu te souviens ? », comment elles se sont rencontrées. Une vraie semblable !
— Bonjour… Vous êtes en retard pour le cours !
— Lily ! la gronde Eunice.
— Elle a raison, Eunice. Je te promets Lily que je reviendrai.
Elle lui colle une bise sur le front. Il semble à Lily que ses joues sont un peu chaudes. Quelque chose dans sa voix est également étrange. Elle tente de la sonder du regard. C’est comme si Petit Mouton tentait d’être méchant. Un truc impossible ! Lily s’en moque. Elle essaie quand même et n’obtient aucune information pertinente.
— Allez file ! l’engage Eunice en posant une main sur son épaule. On doit parler avec Louisette.
Lily dit au revoir aux deux amies, convaincue cette fois qu’il y a bien un souci. Le fils Martin l’attend près de la porte. Elle le rejoint.
— Elle a l’air triste, ta copine.
— Ah ?
— Oui. Mais bon, ce que j’en dis…
Lily en est contrariée. Elle aurait dû être plus gentille avec elle. Elle aime bien taquiner les gens mais le regrette quand elle comprend qu’elle n’a pas su évaluer la situation. Pourquoi lui avoir mal parlé d’ailleurs alors qu’elle était contente de la voir ?
— Tu m’invites à goûter ? lui demande le fils Martin en la tirant par le bras.
Il n’y a plus rien d’autre à faire, goûter et espérer que sensei Eunice rendra le sourire à Louisette Saille-Djougue, écrivaine, judoka, activiste et amoureuse déchue. Eunice l’espère aussi. Elle l’accompagne jusqu’aux vestiaires et prend le temps de l’installer à grand renfort de conseils et d’explications dans l’espace musculation avant que ne démarre son cours de fitness.
— Je te laisse un bâton contre le mur, un élastique et tu as des poids à côté du rameur. Tu peux monter sur le tapis. Il y a de la place.
— Merci Eunice ! Tu es un amour !
Une étreinte chaleureuse ponctue la sanction. Eunice rejoint ses élèves en envoyant un texto à Camille. Celle-ci lui répond une heure plus tard que bien sûr Louisette peut rester dîner, surtout si elle a eu affaire à une méchante fille. Mais que s’est-il passé ?
— Un joli foutage de gueule, lui indique Eunice sur le bord du tapis peu après son arrivée au dojo.
Louisette s’approche. Elle dégouline de sueur.
— Salut Camille ! Je t’embrasse après la douche !
Camille ne proteste pas. Elle la suit des yeux jusqu’à ce qu’elle franchisse la porte des vestiaires.
— Louisette était mordue, poursuit Eunice. L’autre l’était sans doute un peu, au début. Mais Louisette est un cas difficile ; elle n’aime que le judo et ce qui mène à l’écriture. Quant à la vie pépère à deux, autant la flinguer tout de suite que de lui proposer cela. L’autre l’a vite compris, et s’est petit à petit détachée, provoquant Louisette sur les sujets qui fâchaient. Cela a fini par exploser. Louisette est partie, sans préavis, convaincue que ses choix personnels étaient seuls responsables de l’échec. Et là, grosse baffe ! Quinze jours plus tard, l’autre lui annonce fièrement, comme si elles étaient deux vieilles copines, qu’elle s’était remise avec une ex, qu’elle était heureuse, qu’enfin elle allait pouvoir construire quelque chose de chouette.
— C’est dégueulasse !
— Je trouve aussi. Louisette a compris que l’autre ne rêvait finalement que de reconquérir son ex. Elle s’est juste amusée. C’est exotique une albinos écrivaine judoka activiste quand on est une bourgeoise qui se la pète écolo-gaucho. Mais on ne peut pas lutter contre sa nature profonde ; ça devait coincer à un moment ou à un autre. Si Louisette avait accepté d’être maternée, toute handicapée qu’elle est, cela aurait pu fonctionner. Mais tu l’imagines passer ses dimanches le cul dans un canapé ?
— Je ne la connais pas assez pour savoir. Cela dit, l’autre aurait pu s’abstenir de lui faire une telle confidence. C’est inutilement blessant ! J’imagine qu’elle n’a trouvé que ça pour lui faire payer son départ sans préavis. C’est minable, ce d’autant que de son côté elle devait avoir bien engagé les choses avec son ex pendant leur relation pour se rabibocher si vite !
— Forcément ! Ça me met en rogne. Elle aurait pu épargner ça à Louisette vu qu’elle n’était pas amoureuse. Mais non. Un bon petit coup sur la tête, c’est si jouissif ! Y a vraiment des filles qui n’ont aucune considération pour leur prochaine. Cela m’afflige.
— Peut-être est-ce un moyen de s’approprier l’autre ? Tu sais, il y a tellement de nanas qui confondent amour et attachement ! L’amour-garde-chiourme ; ça va bien avec le mariage, ça !
— Je trouve que tu te radicalises, mon amour !
— À qui la faute ?
Un sourire s’en ensuit, un baiser, un qui dure le temps que Louisette parcoure la distance entre les vestiaires et le bord du tapis. Eunice et Camille desserrent leur étreinte. Camille prend la main de Louisette.
— Viens, on va préparer le dîner, l’invite-t-elle en l’embrassant sur les deux joues. Tu en as pour longtemps, Eunice ?
— Non, c’est Freddy qui est de permanence. Je me change et j’arrive. J’ai préparé une soupe à midi. Il ne reste qu’à la mouliner.
Vingt minutes plus tard, Eunice trouve Camille et Louisette les mains dans la farine. Louisette étire une jolie pâte sur la table.
— Camille était partante pour un pain pizza de ma composition : anchois, olives noires, tomates séchées, pointe de pesto.
— Génial !
Eunice connaît la cuisine de Louisette ; goûteuse et diététique. Elle y met beaucoup de soin, évitant les mauvaises graisses et le trop de sucre. Camille est admirative.
— Tu es bonne à marier ! rigole-t-elle.
— Pourquoi pas faire des gosses pendant que tu y es ?
— Ne rêve pas, tu as passé l’âge ! la chicane Eunice.
— Cruelle !
Louisette réclame à Camille la garniture préalablement découpée sur une planche. Elle la répartit dans la pâte qu’elle roule ensuite pour façonner une grosse baguette qu’elle aplatit un peu. Elle la dépose sur la plaque recouverte d’un papier cuisson. Par précaution, elle demande à Camille d’enfourner le tout.
— Tu comptes vingt minutes. On verra si l’on rajoute du temps.
Les trois amies profitent de cette pause pour trinquer au jus d’orange.
— « Avec le jus d’orange, tout s’arrange » ! lance Eunice qui connaît par cœur les bonnes répliques des romans de Louisette.
— Pas sûr… je crois que je suis vaccinée des filles pour un moment.
— Toutes ne sont pas de la gent épicière !
— Ni de la gent bovine !
— Ne faites pas vos méchantes, s’interpose Camille.
— On va se gêner, rouscaille Eunice.
— Un des soucis, Camille, c’est que j’ai vraiment l’impression qu’elle s’est moquée de moi. Qu’elle ne soit pas amoureuse, je l’accepte très bien. Par contre, qu’elle me le fasse croire tout en se détachant petit à petit… J’en viens même à me demander si elle ne m’a pas provoquée sur certains sujets avec l’idée que si c’était moi qui partais, cela lui donnait le beau rôle. Ce n’était pas conscient, peut-être ; mais le résultat est là. Elle m’a juste gardée le temps de préparer le retour de son ex ; c’est le genre de nana qui n’aime pas être seule ; je n’étais pas une trop mauvaise compagnie même si je cassais son idéal amoureux hétérosexiste. À la fin, elle ne proposait plus rien à part des trucs qui ne pouvaient que me faire fuir. Ce n’est pas un hasard.
— Et si tu n’étais pas partie ?
— Cela serait forcément arrivé. Tu sais, quand on me cherche, on me trouve.
— J’imagine ! Tu lui as parlé depuis ?
— Je ne parle pas avec les filles qui se moquent de moi. Je…
Un coup de sonnette l’interrompt. Eunice pose son verre, surprise comme Camille d’une visite à cette heure. Peut-être Freddy a-t-il un souci à la salle ? Elle descend l’escalier et ouvre la porte. Devant elle, Lily et le fils Martin se dandinent.
— Excuse-nous sensei mais…, bafouille Lily.
— Que se passe-t-il ? Il est tard pour que vous soyez dehors !
— Maman m’a dit que je pouvais venir. J’ai été méchante avec Louisette tout à l’heure, je voulais lui demander pardon. Elle avait l’air triste.
— Méchante ?
— Je lui ai fait remarquer qu’elle était en retard au cours…
Lily sort alors de derrière son dos un paquet, demandant à Eunice si elle peut le lui donner, expliquant que c’est un gâteau avec des épices qui font le bonheur.
— Tu vas lui donner toi-même ! sourit Eunice, conquise.
Elle entraîne les deux enfants à l’intérieur de l’appartement. Ils sont très intimidés. Lily en perd la voix. Eunice prend le relais.
— Louisette. Lily a préparé un gâteau pour toi.
— Un gâteau ?
— C’est pour m’excuser. Je vous ai mal parlé.
Louisette demande des explications. Lily les lui fournit. Louisette indique que ce n’était rien. Lily insiste ; le fils Martin lui a dit qu’elle avait l’air triste ; elle ne l’a pas vu ; elle ne voulait pas en rajouter. Louisette la serre fort dans ses bras puis s’agenouille devant elle.
— Ne t’inquiète pas ma chérie, je n’ai pas été blessée par ta remarque. C’est la vie qui me met en peine. Des fois, on se trompe sur une personne et ça fait mal.
— Plus mal qu’une chute sur Uchi mata ?
— Quand même pas ! s’amuse Louisette.
Lily est rassurée.
— Je vous ai fait un gâteau avec des épices magiques.
— Magiques ?
— Oui. Elles font le bonheur. C’est une composition à moi.
— En plus, elle fait des incantations, précise le fils Martin. Elle invoque ses potes du square W ; une sacrée bande d’enchanteurs. C’est vraiment magique ! Garanti !
— Vous pouvez le partager avec sensei Eunice et Camille, indique Lily. Le bonheur, ça ne fait de mal à personne.
— Et vous deux ? suggère Louisette.
— J’en ai fait un autre. Il est à la maison.
— Super. On va tous être heureux alors ! Tu me donneras la recette ?
— C’est secret.
— Je te dis bien mes astuces de judo, moi !
— Tant pis pour vous… ; c’est moi qui gagnerai la prochaine fois !
L’éclat de rire est général. Le four sonne la fin de la cuisson du pain pizza. Camille l’arrête sans l’ouvrir. Elles vont ramener les enfants chez eux ; à leur retour, il sera à point et, dès le dessert, le bonheur surviendra. Sacrée Lily. Trop forte !



Cy Jung, 3 février 2018®.

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[#00] Titre de la nouvelle (V-00)

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[#02] C’est l’auteur qui m’a repérée (V-01)

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