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[#62] Les orties qui vont me pousser dans l’estomac (V-01)



Cy Jung — [#62] Les orties qui vont me pousser dans l'estomac (...)

[Le prétexte] Je descends au jardin partagé chercher des orties pour la soupe. Je m’installe près du compost pour les effeuiller tout en papotant avec Danielle. Certaines pousses sont en fleur. Je fais attention à ne prendre que les feuilles. Danielle rigole.
— Tu as raison, il y a plein de graines. Si tu les manges, tu vas avoir des orties qui vont pousser dans ton estomac.


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



[La nouvelle]
— Des fleurs ! On fête quelque chose ?
— Je t’aime.
— C’est gentil. Moi aussi, je t’aime.

Un baiser s’en ensuit.


— Je nous fais un thé ?
— Avec plaisir. Je… Il faut que je te dise un truc.
— Tu m’inquiètes !
— Non, surtout pas ! Je n’aurais pas apporté des fleurs sinon.
— Tu sais ; les fleurs, cela peut vouloir dire beaucoup de choses différentes.
— J’ai envie d’un bébé…
— Un bébé ?
— Un enfant, quoi.
— Oui, je comprends bien. Les fleurs…
— Je voulais des roses pâles, il n’y en avait pas. J’ai fait champêtre. Cela colle aussi.
— Tu veux une fille ?
— Non, je m’en moque. Pourquoi ?
— Le rose pâle.
— Tu crois qu’il existe des roses bleues ?
— Je ne sais pas.
— Alors ? Ça te dit ?
— Quoi ?
— Un bébé.
— Ah ! oui. Un bébé.
— Oui ?
— Non ! Je réfléchis.
— Tu n’y as jamais pensé ?
— Non.
— Pourtant, on s’entend bien.
— Et ?
— Cela donne envie de fonder une famille.
— Je ne sais pas. La famille. Ce n’est pas aussi merveilleux que ce que l’on raconte.
— Justement ! On peut faire mieux que les autres.
— Cela ne te va pas, la manière dont on s’aime ?
— Si, si… Au contraire. Je me dis simplement que si l’on avait un enfant, on pourrait construire quelque chose, envisager l’avenir.
— On ne peut pas sans enfant ?
— Tu ne comprends pas…
— Tu m’expliques ?
— On vit ensemble depuis cinq ans. On a notre travail, nos amis, nos loisirs. Tout est bien rangé et cela n’ouvre guère de perspective. Si l’on avait un enfant, ou deux, on pourrait faire des projets pour eux, les aider à grandir, puis vieillir avec l’idée que nous leur avons donnée le meilleur.
— Deux ?
— Ou trois. Qu’importe !
— Je pensais que l’amour à lui seul pouvait ouvrir une perspective, celle d’être heureuse, par exemple.
— Tu as toujours été idéaliste !
— Tu n’es pas heureuse ?
— Si ! bien sûr.
— Qu’est-ce qu’il te manque, exactement ?
— Un enfant.
— Un chien ne peut pas faire l’affaire ? Ou un poisson rouge ?
— Tu dis des horreurs !
— Toi aussi.
— Moi ?
— Tu suggères que notre amour ne se suffit pas à lui-même.
— Ce n’est pas ça.
— C’est quoi, alors ?
— Je… Je voudrais donner la vie.
— Tu y gagneras quoi ? Nuits blanches ? Couches-culottes ? Inquiétudes ? Plus du tout de sorties ?
— Tout de suite, tu ne vois que le négatif ! Tu imagines, là, un bébé qui découvre l’existence, que l’on aide à grandir, à qui l’on enseigne ce que l’on sait, avec qui l’on partage le meilleur de nous-même…
—  … et qui se barre à 18 ans en te traitant de vieille conne et en te reprochant tout ce que tu as fait sous prétexte que tu ne veux pas qu’il fume du shit. Les enfants sont des ingrats, surtout quand on les élève pour soi et non pas pour eux-mêmes.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Que faire un enfant pour te faire plaisir à toi me semble une mauvaise idée.
— Je ne me fais pas plaisir à moi. Je veux permettre à un enfant de vivre.
— Cela fait longtemps que tu en as envie ?
— Depuis que je suis ado. Je me suis toujours vue avoir des enfants. Je trouve que cela fait partie de ma condition féminine.
— Ta condition féminine ?
— Oui. Je sais que tu n’aimes pas trop ces idées-là mais je suis une femme, avec des ovaires et un utérus ; je veux que cela serve !
— Tu oublies les nichons.
— Je n’ai pas trop envie d’allaiter.
— Ah ?
— La pratique est controversée.
— Tu as pensé à tout.
— Tu peux donner ton avis, bien sûr.
— Je n’ai pas envie d’avoir un bébé. Deux, encore moins.
— C’est égoïste !
— Égoïste ?
— Tu ne veux pas partager toute la richesse que tu as en toi, et l’amour aussi ?
— N’est-ce pas ce que je fais avec toi ?
— Ce n’est pas pareil ! Un bébé, c’est un être neuf ! Tous les espoirs sont permis.
— Quels espoirs ?
— Je ne sais pas moi ! C’est impossible à expliquer si tu ne comprends pas combien c’est différent d’aimer et d’aimer un enfant. Tu n’as pas envie d’embrasser la chair de ta chair ?
— C’est trop narcissique !
— C’est tout le contraire ! C’est le don de soi.
— Je crains que l’on ne soit pas d’accord. Moi, c’est à toi que j’ai envie de donner ce que j’ai de meilleur.
— L’un n’est pas exclusif de l’autre !
— Tu crois ? Regarde autour de toi, les gens qui ont des enfants. Ils n’existent plus qu’à travers leur progéniture.
— Et alors ?
— Alors, je me demande si cette histoire de bébé ne tombe pas à un moment de notre relation où l’on s’épuise un peu.
— Tu trouves que l’on s’épuise ?
— Tu te souviens la dernière fois où l’on a fait l’amour ?
— Je… Le thé est froid. J’en refais.
— Le thé n’est pas le seul !
— C’est malin.
— Tu m’as tendu la perche.
— OK. On ne baise plus, et alors ?
— Alors un enfant ne résoudra pas le problème.
— Mais ce n’est pas pour ça que j’en veux un ce d’autant que je te rappelle que ce n’est pas en baisant qu’on l’aura.
— Tu as des arguments imparables.
— Alors ? Tu es d’accord.
— Non. Je comprends que tu as toujours eu envie d’un enfant. Ce n’est pas mon cas. Je remarque que tu exprimes ce désir à un moment où notre couple bat de l’aile.
— Notre couple bat de l’aile ?
— Oui.
— Et à quoi tu vois ça ?
— On n’a plus de désir l’une pour l’autre.
— On se croirait sur France 2. Tu es copine avec Faustine Bollaert ?
— Très drôle.
— Écoute. Je veux simplement un enfant. Notre histoire n’est pas en cause.
— Elle est pourtant au cœur du sujet. Si l’on a cet enfant, cela va changer notre vie.
— Et si je te comprends bien, si on ne le fait pas, également.
— En effet.
— J’aurais peut-être mieux fait de me taire.
— Non, c’est bien que l’on en parle. On ne peut pas continuer comme ça.
— Qu’est-ce que tu proposes ?
— Rien. Je fais juste un constat.
— Tu n’as pas l’air de considérer qu’il existe une solution ?
— Je ne sais pas raviver un désir éteint.
— On peut rester ensemble sans baiser.
— Ce n’est plus une relation amoureuse.
— Cela reste une relation.
— J’ai envie d’une relation amoureuse, avec du désir, des impatiences, des palpitations.
— Avec un enfant, tu auras tout ça.
— Je ne suis pas pédophile !
— Ne dis pas de grossièreté !
— Excuse-moi, mais on n’en est pas loin si l’enfant se transforme en objet de désir et se substitue au désir adulte.
— C’était une image.
— Eh bien ! je la trouve symptomatique d’un truc dont je n’ai pas envie.
— Tu as envie de quoi ?
— D’avoir envie de toi. Et de prendre le temps d’en jouir. Et toi ?
— D’avoir un bébé, de l’élever avec toi, et de mener une vie sereine.
— Dans ce que tu proposes, je me sens interchangeable.
— Pourquoi ?
— Moi, nous, n’existent pas. Tu peux faire cet enfant avec n’importe qui. L’objet, c’est lui, pas ce que l’on éprouve toi et moi.
— Au contraire, le bébé, c’est tout cela !
— Je ne le ressens pas ainsi.
— Si l’on n’essaie pas, comment pourras-tu savoir si j’avais tort ou raison ?
— Ce n’est pas la question. Je parle de notre vie amoureuse, de ce qu’elle peut ou non devenir.
— C’est non, alors ?
— C’est non.
— On fait quoi maintenant ?
— Je ne sais pas. Et toi ?
— Moi non plus.

Un silence s’installe. Le thé est de nouveau froid. Peut-il encore être réchauffé ?
Beurk.


Cy Jung, 7 mai 2018®.

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