LexCy(que)

Longueurs de piscine



Cy Jung — LexCy(que) : Longueurs de piscine

Ma phrase [*] : J’ai commencé par 250 mètres de brasse pour échauffer mes muscles, caler mon souffle et habituer ma circulation sanguine à fonctionner en milieu aquatique.

J’hésite à écrire les distances parcourues en chiffres ou en lettres.
Je me tourne vers le Lexique des règles typographiques en vigueur à l’Imprimerie nationale. Il faut un peu fouiller pour comprendre qu’il réserve en général les écritures en chiffres avec symbole (« 3 m », « 2,5 kg ») à des textes qui comportent beaucoup d’indications de ce type ou des textes techniques. Sinon, il conseille de ne pas abréger l’unité de mesure, et indique qu’alors le nombre peut s’écrire en chiffres ou en lettres, ces dernières étant recommandées dans les ouvrages en comportant.

C’’est le cas de mon manuscrit. Et comme j’avais déjà choisi d’écrire les nombres en lettres pour des kilomètres et des Watt [**], j’uniformise et ma phrase devient : J’ai commencé par deux cent cinquante mètres de brasse pour échauffer mes muscles, caler mon souffle et habituer ma circulation sanguine à fonctionner en milieu aquatique.
Par contre, ce même roman comprend une liste d’instructions écrites laissée par la professeure de piscine pour une séance d’entraînement où elle est absente. Dans ce cas, je mets les indications sous la forme « 100 m » dans la mesure où il s’agit d’une citation et que la professeure de piscine l’a écrit ainsi.

Se pose alors une autre question.
Dans la liste des instructions, j’ai un « 4 x 50 m 4 nages que les jambes ». Ici, je le laisse tel quel, c’est toujours une citation des notes de la professeure de piscine. Par contre, un paragraphe en dessous, dans le corps du roman, j’ai cette phrase : Je n’ai pas fait le 4 x 100 à suivre.
Comment procéder pour passer cette distance en lettres ? « Quatre fois cent » ; quatre-fois-cent »… J’aime bien le trait d’union, cela me semble permettre de « souder » le mot, n’en faire qu’un. Je pose la question à Pascale.

La réponse de Pascale

Non, je ne mettrais pas de trait d’union. Quand on dit un « 4 x 100 m », c’est un raccourci journalistique. Tu le verras rarement écrit en toutes lettres.
Officiellement, ça s’appelle soit « un relais quatre fois cent mètres » (si c’est à plusieurs) soit un « cent mètres quatre nages individuel » parce que le nom de la discipline est « quatre nages ». Tu dois donc pouvoir parler de « quatre fois cent mètres quatre nages individuel ».
Lorsqu’on emploie la formule que tu proposes, c’est peut-être mieux d’écrire tout simplement « 4 x 100 m ». Quand tu dis cela, c’est un large raccourci pour dire « parcourir une distance de quatre fois cent mètres en quatre nages ».
Je m’en tiendrais donc au vocabulaire officiel et te renvoie aux intitulés des disciplines olympiques.

Pour finir, en bon français, on appelle ça un « medley » … et là, y a plus de problème de trait d’union ! Plus sérieusement, dans leurs dictionnaires, les Canadiens ont adopté les expressions que je t’ai mises plus haut. Pour un « medley swimmer » (c’est-à-dire la personne qui pratique cette discipline), on l’appelle un « nageur de quatre nages » (plutôt laid), mais quoi mettre d’autre en fait ? Un « pratiquant de quatre nages », un « spécialiste de quatre nages »… ?
Tu remarqueras que ce n’est pas du quatre nages, et donc, ils n’en font pas un nom à part entière dont les mots qui le composent changent de sens, par conséquent, pas de trait d’union, CQFD.
Si tu l’employais comme nom, tu pourrais éventuellement mettre un trait d’union : un « quatre(-)nages » sur le modèle de un « quatre(-)étoiles » où le trait d’union est admis. Mais en fait, comme dans « quatre nages » ou dans « quatre étoiles », il s’agit d’un mot formé de deux termes qui conservent leur sens, le trait d’union n’est pas justifié, du moins selon les règles de la grammaire française. Par conséquent, même si tu tiens à ton « quatre fois cent mètres », rien n’impose un trait d’union : « quatre fois », ici signifie « quatre fois » et « cent mètres » signifie « cent mètres »…

Pour mettre un trait d’union, il faudrait qu’au moins un des termes qui compose l’expression change de sens (par exemple : une « longue-vue » qui ne signifie pas avoir une « vue longue », mais un objet qui sert à voir plus loin). Dans « quatre nages », il s’agit toujours de « quatre nages » même si tu dis un « quatre nages ».

En retrouvant la règle de base des traits d’union, cela me ramène à « petit-déjeuner » !
Pour décider d’un trait d’union ou non, il faudrait déterminer si « petit », ici, a un sens différent. Dans mes délires, je suis en train d’imaginer qu’ici, « petit » signifie peut-être « à l’aube »… Par conséquent, ce ne serait pas un déjeuner qui est petit, mais un repas du petit matin… Dans ce cas, il faudrait un trait d’union. À méditer.
Ce n’est peut-être pas tout à fait stupide dans la mesure où, dans le temps, on disait « se déjeuner » (rompre le jeûne). En plus, les Français sont à peu près les seuls à employer ce mot dans les pays francophones. Ailleurs, c’est tout simplement le déjeuner. Note que dans le midi de la France (au moins dans la région de Marseille) cet usage est conservé. Il y a, dans l’ordre, le déjeuner, le dîner et le souper.
Je ne serais pas loin de penser que c’est cette hésitation qui fait que dans le Robert, selon les entrées, tu le trouves avec ou sans trait d’union. Mais peut-être aussi que « petit » conserve son sens, et « petit déjeuner » signifierait un jeûne rompu par une petite collation ? Antidote admet les deux formes en tout cas.

En attendant de résoudre ces problèmes métaphysiques, je vais aller préparer le souper et en matière de natation, je me contenterais de mon brevet de 200 m nage libre ! Et attention, en termes de natation, « nage libre » ne signifie pas toujours libre. En pratique, c’est synonyme de crawl, car c’est la nage la plus rapide. Dans ce cas, quand il est synonyme de crawl, pourquoi n’y a-t-il pas de trait d’union ?
Tu as deux jours pour répondre.

La réponse de Cy Jung

Merci pour avoir redonné la règle du trait d’union. Elle me paraît en effet s’appliquer à « petit-déjeuner ».
Pour mon « quatre fois cent », je le garde en toutes lettres, sans trait d’union, donc, et libellé ainsi, car c’est ainsi qu’on l’énonce dans les piscines.
Enfin, sur « nage libre », ton développement indique clairement que le trait d’union s’impose. Reste à en instaurer l’usage. Le terme n’est pas dans mon roman mais s’il s’agit d’établir un usage, je peux facilement l’y glisser !

Le complément de réponse de Pascale

Sans ce cas de « nage libre » ce n’est pas vraiment que « libre » soit synonyme de « crawl ». Ce « libre » signifie que le nageur a le choix de la nage, mais que, le plus souvent, il choisit le crawl et que du coup, quand on entend « nage libre », on s’attend à voir du crawl. Je pense donc que mettre un trait d’union serait une erreur, car libre, garde son sens de « libre choix », même si en pratique, le choix se traduit par du crawl…
À mon sens, il s’agit plus d’une sorte d’abus de langage. C’était la réponse que j’attendais. Cependant, j’admets que si tu considères « nage-libre » dans son entier comme un synonyme de crawl, alors, le trait d’union est tout à fait justifiable.

La conclusion (provisoire) de Cy Jung

Comment trancher maintenant que l’on sait que les deux sont possibles selon le sens donné à l’un ou l’autre ? Je ne trancherai donc pas. On verra à l’usage…


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[*Phrase extraite de Je ne saurais jamais si elle était jolie, manuscrit, V5, juin 2009

[**Je découvre à cette occasion que les unités de mesure issues d’un nom propre prennent la majuscule, qu’elles soient écrites en long ou en abrégé.


Information publiée le vendredi 19 juin 2009.

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