Célius, mousquetaire de la reine

Célius, mousquetaire de la reine
** Épisode 2 **

Farce lutécienne



Cy Jung — Célius, mousquetaire de la reine * Épisode 2 *

Célius, mousquetaire de la reine est une farce lutécienne en huit épisodes et un épilogue en lecture gratuite (ici) sur le site de Cy Jung. Elle met en scène la reine Anne et ses mousquetaires qui défendent une certaine idée du bien-vivre ensemble, contre la finance internationale et pour l’amour de leur royaume.Retour ligne automatique
En voici le second épisode, publié le 29 juin 2018. Si vous avez manqué le premier, il est . Bonne lecture !


Petit rappel liminaire

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Cette tentative avortée d’empoisonnement de l’eau de Lutèce n’était qu’un épisode parmi tant d’autres de la vie des mousquetaires. Fort heureusement, de tels complots n’étaient pas quotidiens. Cela faisait d’ailleurs assez longtemps que cela n’était pas arrivé. Devait-on s’en inquiéter ? D’un point de vue statistique, oui ; et d’un point de vue politique aussi.
La reine Anne n’était pas tranquille. Elle sentait l’adversité s’installer autour d’elle. Elle avait besoin de se rassurer et avait invité, cet autre soir, Benoît à partager sa soupe assortie d’une tranche de pain noir à peine tartinée de saindoux. C’était un peu frugal, surtout pour un mousquetaire qui protégeait chaque instant la Couronne. La reine Anne en avait bien conscience mais elle trouvait que Benoît, à l’instar de nombre de ses sujets, mangeait trop gras, trop salé, trop sucré, ce qui mettait en péril l’état de santé général de la population du royaume en même temps que cela dopait la consommation d’aliments dont la production et le commerce altéraient l’écosystème.
En dessert, elle lui proposa un yaourt et une compote qu’elle faisait elle-même — et le yaourt, et la compote — avec une part d’un gâteau que lui avait apporté à l’heure du goûter une Lutécienne pour la remercier d’une justice qu’elle lui avait accordée. Benoît apprécia le gâteau. Il le dit si gloutonnement que la reine Anne lui servit un second morceau en dépit de ses résolutions de le porter à la modération alimentaire. Elle devait aussi le maintenir en forme, elle qui n’avait que quatre mousquetaires professionnels pour assurer sa sécurité personnelle et celle de Lutèce.
C’était son choix, bien sûr ; mais elle avait conscience que la tâche pouvait être lourde. Ne pouvait-elle pas embaucher plus de bretailleurs ? Elle ne le souhaitait pas, considérant qu’armer ses sujets ne serait pas forcément un facteur de sûreté. Dans les Amériques, les populations en faisaient douloureusement l’expérience ; il n’était pas question que les Lutéciens se transformassent en figurines de chamboule-tout à la merci du premier insane venu. Le dispositif de sécurité civile et de formation de tous les agents du royaume à la vigilance et à la défense non violente fonctionnait d’ailleurs très bien. La reine elle-même était au cœur de ce système. Il y avait justement un sujet d’ordre public sur lequel elle voulait entretenir Benoît.
— Je profite de ce gâteau, mousquetaire, pour vous alerter sur un problème d’apparence mineure que cette femme a rencontré mais qui gâche la vie de beaucoup de Lutéciens. J’ai dû intervenir car l’un de ses voisins, le sieur Hubert, homme peu délicat, fait hennir ses chevaux toute la nuit pour promouvoir ses voitures qui circulent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, la semaine, le dimanche et les jours fériés. Il fait le négoce du transport de personnes. On ne peut l’en blâmer. De là à attirer le chaland par des manifestations bruyantes qui plus est attentatoires à la dignité animale, je ne peux l’accepter. J’ai été voir cet Hubert. Il se revendique du nouvel édit royal sur la liberté du commerce que m’a extorqué Mac Rone contre la promesse de relations économiques apaisées. C’est le contraire qui se produit. J’en suis affligée. De plus en plus d’équipages circulent, invitant chacun à ne plus aller à pied ; les mêmes pourtant protestent contre les nuisances que cela occasionne. Prenez cette femme, Benoît ; elle habite à deux pâtés de maisons d’ici et est venue se plaindre des chevaux de son voisin à dos de mule. Un comble !
Benoît opina du bonnet. Il n’aimait pas plus que sa reine l’encombrement croissant des rues. Lui et ses mousquetaires avaient adopté la circulation douce en utilisant la machine révolutionnaire d’un baron allemand, la fameuse draisienne. Rapide, maniable, non éjective, silencieuse, elle entretenait la forme physique, ce qui en faisait le véhicule idéal. Benoît était également particulièrement sensible à tous ces accidents, trop nombreux, qui alimentaient l’insécurité et compromettaient, soit dit en passant, la fluidité du trafic donc la bonne santé du commerce. Un véritable cercle vicieux ! Il pleurait chaque jour ou presque, avec la reine Anne, un enfant blessé par un sabot, un vieillard estropié par une glissade sur un crottin, ou encore une gestante avortée par la roue d’un équipage.
Autant dire qu’ils pleuraient beaucoup ensemble, impuissants à réduire cette circulation qui causait tant de souffrance et de misère, opposés l’un et l’autre à la marche délétère pour l’humanité que souhaitait prendre le monde du profit, le surintendant Mac Rone, en tête. Tout cela était sa faute. Il avait été imposé à la reine par l’empereur Firmin dont il était un féal serviteur. Il n’avait que la prospérité du royaume de Lutèce à la bouche, prospérité qui, chacun le savait, avait pour conditions l’enrichissement de ses pairs et l’accroissement de son pouvoir personnel. Il se moquait éperdument des conséquences pour les Lutéciens de l’abandon de l’espace public à la toute-puissance des meneurs équins, de cela et de tout ce qui touchait véritablement à leur vie quotidienne.
La reine Anne, elle, ne pouvait se satisfaire d’un monde où les notables galvaudaient l’intérêt général et le bonheur de tous. Sur ce point, elle réclamait chaque jour à Mac Rone qu’un édit remît un certain équilibre et pacifiât l’usage de la voirie. Elle réclamait d’ailleurs tant et si bien que le surintendant commençait à en avoir ras l’omnipotence de devoir composer avec cette reine qu’il considérait comme arriérée à tout point de vue.
D’abord, elle abhorrait l’argent — c’était particulièrement suspect — et ne vivait pas dans le luxe ordinairement dévolu à sa charge. Elle exerçait son gouvernement sans harceler personne, multipliant les concertations avec la populace, estimant que le bonheur était une valeur plus sûre que les pièces d’or. Le bonheur ! Qu’en savait-elle, cette pauvre femme, du bonheur ? Elle était célibataire à trente ans passés et n’avait pas d’amant. C’était bien là les preuves qu’elle était si bête à manger du foin que pas même un prince étranger en mal de souveraineté ou un bourgeois en quête de particule ne souhaitaient partager son lit, entre pleurs, lamentations et idéaux humanistes contraires au progrès tel que lui, homme avisé, l’entendait.
Mac Rone devait agir, vite, renverser cette maudite reine qui ne lui accordait jamais ne serait-ce qu’un battement de cils — en serait-il amoureux ? —, installer un roitelet docile sur le trône et, enfin, bâtir une cité où la loi du plus fort servirait l’enrichissement des plus argentés, ses amis et lui-même, en somme, sans oublier, bien sûr, le retour des soirées d’orgies sexuelles que le féminisme pudibond de la reine Anne avait proscrites. Il y avait grande urgence. Il convoqua sans tarder Manuel, son fidèle lieutenant, dans le petit cabinet secret qui jouxtait le salon des Ambassadeurs, le plus cossu de l’hôtel particulier monumental qu’il s’était fait construire du côté de la rue Saint-Honoré. Il lui exposa son dessein.
Un coup d’État ? Manuel s’en frottait les mains. Il allait enfin avoir sa revanche sur les mousquetaires de la reine, ces dignes partisans au service de la probité [les fameux DPSP, autre nom qui leur était parfois donné, NdCy], qui n’avaient de cesse que de le ridiculiser à chaque fois que son mentor lui commandait une action de sécurité publique. Quant au plaisir d’ourdir un complot… Il avait déjà des idées plein la tête.
Avant de l’envoyer au charbon, Mac Rone lui avait demandé d’être aussi subtil qu’efficace, deux qualités qui lui étaient étrangères. Voulait-il le mettre en difficultés ? Non, c’était un moyen de lui suggérer de ne pas opérer seul et de s’associer à la Maréchale qui dirigeait la Marine royale grâce à la complicité de l’empereur Firmin qui aimait bien placer celles et ceux et hen qui pouvaient le servir aux postes-clés des États dont il souhaitait gouverner le commerce. Une fois encore, la reine Anne avait dû céder ; Firmin avait argué de la présence de flibustiers menaçant les cargaisons des péniches alimentant Lutèce pour lui imposer une cheffe de sa brigade fluviale qui saurait, par sa fermeté et son absence totale d’humanité, jeter aux égouts ces empêcheurs d’exporter librement les vivres [un groupuscule de militants de la décroissance, les fameux EELV, NdCy] dont les sujets de Sa Majesté avaient soi-disant besoin. La prospérité du commerce mondial exigeait que les Lutéciens mangeassent la production des Américains pendant que ceux-ci mangeaient celles des Burkinabés qui eux, ne mangeaient rien.
La reine Anne ne supportait pas cela et tentait de s’opposer à ce système qui rendait les royaumes dépendants les uns des autres sans en tirer aucun bénéfice en termes de bonheur et de douceur de vivre. Elle aimait la liberté, et la nourriture saine. C’était rare chez une reine. Ses sujets les plus avisés le savaient. Ils la soutenaient avec force, même si cela ne suffisait pas toujours à faire avancer la cause de l’alterconsommation tant la plupart préféraient les procédés modernes de stérilisation qui mettait à la disposition de tous des plats préparés dont l’insipidité n’avait d’égal que la facilité de concoction. On ouvrait la boîte, on en versait le contenu dans une casserole que l’on chauffait et hop ! le plat était prêt.
Les réclames accolées sur les flancs des voitures du sieur Hubert avaient l’outrecuidance d’annoncer qu’il s’agissait là d’un grand progrès pour la condition féminine considérant que cela déchargeait les ménagères des corvées culinaires. La reine en aurait pleuré. Non seulement cuisiner n’était pas une peine mais, quitte à libérer du temps domestique pour les femmes, n’était-ce pas plutôt dans le partage des tâches qu’il fallait chercher les solutions ? Si au moins les Lutéciennes avaient plus de loisirs ! Il n’en était rien car le temps gagné était aussitôt converti en temps de travail précaire pour que de nouveaux services fussent rendus à ses sujets. Était-ce cela la prospérité économique, inventer des besoins qui opprimaient autant les travailleurs que les consommateurs ?
— Excusez-moi, ma reine ; je ne comprends pas votre argument, roumégua Benoît qui considérait qu’il n’avait pas mangé assez de sucre pour réfléchir.
— C’est pourtant simple, mousquetaire ! s’emporta-t-elle tant le sujet lui tenait à cœur. On met les dîners en boîte et l’on argue du temps libéré à cuisiner pour proposer un portage à domicile en moins de trente minutes à celles et ceux et hen qui ont les moyens d’occuper ce temps à jouer aux dés en buvant et fumant à qui mieux mieux. On oublie alors que les livreurs sont rémunérés à la tâche et s’activent aux moments des repas à l’instar de ces femmes qui sont nombreuses à usiner dans ces ateliers de conserves du jour. Les nantis infèrent que tout emploi vaut mieux que de vivre de la charité publique. Ceux-là vont aussi faire leurs emplettes le dimanche, jour dévolu à la détente pour tous, en escamotant le fait que certains travaillent pour que cela leur soit possible. En même temps, ces nantis, sont eux-mêmes exploités par les tenants de…
Un ronflement sonore l’interrompit. La tête de Benoît avait roulé sur le côté. Ses paupières étaient closes. Aucun doute n’était permis, il s’était assoupi. Qu’est-ce qu’il était attendrissant dans son sommeil ! La reine Anne l’observa de longues minutes avant d’aller chercher un plaid pour l’en couvrir. Elle se retira sur la pointe des pieds. Elle était fatiguée aussi et espérait s’endormir vite, ses nuits, ces temps-ci, étant contrariées par le pressentiment que quelque chose de grave se préparait.
Mac Rone était de plus en plus pressant. Elle voyait bien qu’il ne la supportait plus. Allait-il tenter un coup d’État ? C’était dans l’ordre du possible. L’idée d’être exilée à la campagne ne lui déplaisait pas forcément — surtout s’il y avait un grand jardin, un potager, un verger et quelques bêtes vivrières — tant qu’on ne la mariait pas de force à un prince adepte de chasse à courre et autres divertissements machistes ; elle se battrait néanmoins jusqu’au bout pour conserver sa charge, dans la liberté ; elle le devait à elle-même comme à ses sujets.
Fort heureusement, elle n’était pas seule. Elle avait le soutien sans faille de ses fidèles mousquetaires qu’elle savait très attentifs à sa sécurité et à celle du royaume. Benoît, leur chef, était le plus empressé des quatre même s’il avait un petit côté empoté qui pouvait parfois faire douter de son efficacité. Elle le soupçonnait de vouer à son égard, comme Mac Rone, une passion enfouie, le premier par souci du respect de la différence sociale, le second car il la méprisait trop pour s’avouer le moindre sentiment. C’était parfait ainsi autant parce que son chaste célibat lui allait bien que parce que l’un et l’autre exhalaient une masculinité faraude qui lui déplaisait. Benoît aimait lui montrer qu’il était le plus fort, arborant une tenue de mousquetaire une taille trop petite pour que ressortissent les muscles de ses biscoteaux. Mac Rone, lui, était plus versé par cette suffisance machiste qui consistait à brandir son pénis comme un sceptre là où son pouvoir ressemblait à celui d’un pantin articulé par l’empereur Firmin.
La reine Anne chassa ces mauvaises pensées. Une légère odeur de lavande enveloppait sa couche. Elle sourit. C’était le mousquetaire Célius qui lui avait donné ce baume qui l’aidait à s’endormir. Elle l’aimait bien, Célius, toujours prévenant, poli, et si… si… mignon ? Un homme, dans ce monde qui vivait à muscles tendus, se devait de ne pas être « mignon », l’expression renvoyant à des pratiques monarchiques que l’histoire préférait oublier. Et pourtant, Anne affectionnait les hommes mignons, ceux qui désobéissaient à l’injonction de jouer les durs et s’autorisaient des foulards chamarrés. Qu’il était dommage que leur position sociale respective leur interdît de se fréquenter, au moins amicalement !
La reine savait qu’il était nécessaire de préserver les apparences ; la vox populi était finalement si réactionnaire ! Et le mousquetaire Célius si charmant… En fera-t-elle de jolis rêves ?

Cy Jung, 29 juin 2018®.

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