Célius, mousquetaire de la reine

Célius, mousquetaire de la reine
**** Épisode 4 ****

Farce lutécienne



Cy Jung — Célius, mousquetaire de la reine **** Épisode 4 ****

Célius, mousquetaire de la reine est une farce lutécienne en huit épisodes et un épilogue en lecture gratuite (ici) sur le site de Cy Jung. Elle met en scène la reine Anne et ses mousquetaires qui défendent une certaine idée du bien-vivre ensemble, contre la finance internationale et pour l’amour de leur royaume.
En voici le quatrième épisode, publié le 29 août 2018. Si vous avez manqué les trois premiers, ils sont , lala et lalala. Bonne lecture !


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



Pendant ce temps, à quelques rues de là, les mousquetaires patrouillaient. Pour cette fois, ils étaient tous les quatre, Benoît, leur chef, Célius, son adjoint, Ian et Colombro. Il leur semblait important, en ces périodes troubles, de faire montre de force plutôt que de se disperser. Ils couvraient moins de territoire, c’était certain. L’impact visuel, donc psychologique, de leur ronde était à l’inverse substantiel, la rumeur publique aidant à les rendre plus visibles.
Ils firent ainsi le tour des maisons de quartier qui accueillaient bon nombre d’agents royaux, rappelant à chacun ses devoirs de vigilance. Ce fut dans l’une d’elles qu’ils trouvèrent Manuel, le bien connu serviteur du surintendant Mac Rone. Une agente ambassadrice contre la déambulation, pour une action solidaire envers les sans-logis [la fameuse Dases, NdCy] — encore une lubie de la reine Anne qui souhaitait que les indigents fussent nourris et gîtés dignement — l’avait découvert dès potron-minet vomissant et caguant au pied de la statue de Jeanne d’Arc qui n’avait évidemment pas mérité ça. Elle l’avait traîné jusqu’à la maison de quartier pour le mettre à l’abri des regards — et des rats qui lui auraient grignoté les doigts de pied – le temps de dessaouler.
— Ho là ! mousquetaires, les avait-elle interpellés avant même qu’ils n’aient franchi le seuil. Le valet du surintendant que j’ai recueilli est bien mal en point…
— On le dirait, agente, avait confirmé Benoît en se bouchant le nez. Qu’est-ce qu’il pue !
— C’est dans sa nature, avait rigolé Ian d’un caractère pourtant très empathique.
Tous ricanèrent, à l’exception de Célius que l’on savait toujours prompt à ne pas céder à l’hilarité collective quand la sécurité du royaume était en jeu.
— Merci pour ta vigilance, agente. A-t-il dit quelque chose ?
— Il chante surtout.
— Par exemple ?
— Une drôle de ritournelle, avec un seul vers : « C’est la grè-ve géné-râââ-leuh ».
— Autre chose ?
— Il réclame des merguez.
— Des merguez… C’est étrange.
À l’instant où Célius prononçait ces mots, trois ouvriers des imprimeries remontés comme des coucous suisses — les prémisses d’une internationale prolétaire ? — entraient dans la maison de quartier avec l’intention d’en faire l’occupation suite à ce dixième que l’on voulait leur ponctionner. À la vue des quatre mousquetaires lourdement armés, ils se radoucirent sans pour autant renoncer à leurs revendications.
— Oh ! là, camarades soldats. Nous sommes très en colère.
Benoît s’approcha.
— Salut, ouvriers ! Que se passe-t-il ?
— Nous sommes en grève. Le beau merle que vous avez ici nous a dit hier soir que la reine souhaite instaurer un dixième sur la taille pour financer un cadeau aux bourgeois. Nous sommes déjà fortement taxés sur notre travail !
— J’ignore tout de cela, répondit sans détour Benoît qui savait parfois faire preuve d’humilité et comprendre l’urgence et la gravité d’une situation. Je vous accompagne chez Notre Majesté ; vous n’aurez pas meilleure source pour évaluer cette mesure si tant est qu’elle soit avérée. Célius, tu prends mon commandement. Dès que ce bougre se réveille, tu lui tires les vers du nez ; tu as carte blanche. Ian et Colombro, vous partez en patrouille. Soyez vigilants aux doléances et activez vos réseaux. Il se passe quelque chose de pourri au royaume de Lutèce et je veux savoir quoi avant midi.
Célius aimait bien quand son chef faisait preuve de clairvoyance et de fermeté. La manière dont cette mesure était annoncée, en pleine nuit avec distribution de chopines, était surprenante. Mac Rone l’avait-il chargé d’une basse besogne sur fond de tournées générales ? Mais pourquoi déclencher ainsi une grève ? Voulait-il déstabiliser la reine ? Un débrayage… des ouvriers des imprimeries. Y avait-il quelque chose qu’il ne fallait pas publier ? Célius devait creuser cette question.
Il regrettait que Benoît l’eût contraint à rester là en attendant que ce soiffard se réveillât. Il était urgent qu’il allât à la pêche aux informations. Il n’était malheureusement pas dans les mœurs des mousquetaires de désobéir. Il récupéra un tabouret et s’assit à côté du comateux du jour. L’agente prit place à ses côtés.
— Vous pensez que je dois mander l’apothicaire ?
— N’en faites rien. Il a le foie solide, du moins, je le lui souhaite.
— Je vous offre un café ?
— C’est très gentil, merci !
Ce rôle de garde-malade agaçait vraiment Célius qui abominait l’inaction, surtout quand il sentait le péril imminent. L’idée lui vint de tenter de réveiller Manuel. Il le secoua un peu. Le valet de Mac Rone râla, sans plus. L’agente revint avec le café. Il le sirota tranquillement.
— Il est très bon, merci !
— J’en ai fait pour lui, quand il ouvrira un œil.
— Vous êtes décidément très aimable.
Elle rougit. Il joua avec sa tasse.
— Vous auriez un grand seau d’eau très fraîche ? Cela le ranimera peut-être…
Elle partit presque en courant, ravie de servir ce mousquetaire si mignon. Elle revint avec le seau et un broc de café.
— Je vous en propose un autre ?
— Non, merci. Occupons-nous plutôt de lui.
— Peut-être pourriez-vous le transporter dans la cour, mousquetaire. Le ménage a été fait ce matin.
— Bien sûr, agente ! Bien sûr.
Célius le tira sans difficulté en dépit de sa petite taille comparée à celle de Manuel — il avait été formé aux techniques de portage de plus lourd que soi par un grand maître du judo ; le sieur Romuald de Laclais. Il l’appuya contre un mur. L’agente l’avait suivi avec le café et le seau d’eau. Célius prit ce dernier à deux mains et en balança le contenu d’un coup sec au visage de Manuel. Un cri lui fit écho.
— Aïe ! À moi !
Le valet cracha, puis hoqueta. L’agente attrapa le bras de Célius.
— Cachez-vous, murmura-t-elle. Il m’en dira plus qu’à vous ; l’uniforme…
Célius brandit le pouce. L’idée était très bonne. Il recula jusque derrière une colonne. L’agente s’agenouilla près de Manuel. Avec une serviette qu’elle avait apportée, elle lui essuya doucement le visage.
— Vous revoilà, capitaine ! Enfin.
Manuel n’était bien sûr capitaine de rien mais l’agente savait flatter les hommes dont la suffisance machiste, au royaume de Lutèce comme ailleurs, était sans égale.
— Vous m’avez fait peur ! Vous ne devriez pas vous mettre dans des états pareils, même pour un gros chagrin d’amour. Vous êtes si craquant ! Une autre prendra vite la place.
Célius, qui entendait tout, admira la tactique d’interrogatoire.
— Une femme ? bégaya Manuel. Si seulement… Je bois pour servir mon prince.
— Oh ! capitaine. Quel dévoué sujet de la reine vous faites !
— La reine ? Qu’elle aille au diable, cette foutue reine !
Elle ne releva pas.
— Un café vous ferait plaisir ?
Elle lui tendit directement le broc. Il avala rapidement quelques gorgées, hoqueta, et vomit de nouveau.
— Ne bougez pas capitaine, je vais chercher de l’eau.
Célius lui fit un nouveau signe d’approbation quand elle passa près de lui. Resté seul, Manuel essaya de se lever. En vain.
— Saloperie de chopine !
Il tenta à nouveau et retomba sur ses fesses. Célius tendit davantage l’oreille.
— Mordieu ! Mon rapport. Mac Rone va me tuer !
Il hoqueta et vomit encore. Célius avait la confirmation que le surintendant était à l’origine de cette ribote. L’agente revenait avec son seau. Il lui fit signe qu’il partait mais repasserait plus tard. Il savait pouvoir compter sur elle pour bien noter tout ce que Manuel dirait.
Il quitta en courant la maison de quartier pour retrouver Benoît à la Maison aux Piliers. La reine Anne recevait les ouvriers. Célius se glissa près de son chef dans le petit cabinet d’où l’on pouvait tout entendre sans être vu. Il lui murmura à l’oreille que Mac Rone était dans le coup. Benoît lui confirma que, aux dires des ouvriers, Manuel avait fait la tournée des estaminets à proximité des imprimeries du royaume, payant largement à boire à qui voulait bien écouter son histoire. La reine Anne n’était pour rien dans cette mesure fiscale impopulaire. Elle en ignorait même tout.
Mais pourquoi Mac Rone espérait-il la grève ? Cela restait une énigme. Les manouvriers étaient prêts à croire en la bonne foi de Leur Majesté mais il y avait en leurs rangs des sacripants ultras déterminés [les fameux Sud, NdCy] qui exigeaient une preuve. Elle promit d’établir dans les meilleurs délais une lettre ostensive frappée de son sceau expliquant, en langage très diplomatique, qu’une mauvaise communication au sein de la Maison aux Piliers était à l’origine de cette fausse nouvelle. Cela ne fut pas aisé. Mac Rone, on s’en doutait, avait en effet défendu âprement sa mesure en indiquant ignorer comment son projet était sorti de son bureau alors qu’il ne l’avait pas encore proposé aux pairs de la Couronne.
La reine Anne lui avait donné à entendre qu’il ne fallait pas la prendre pour une blonde — ce d’autant plus qu’elle ne l’était pas —, le menaçant de faire témoigner publiquement Célius et l’agente qui avait recueilli Manuel. Mac Rone n’aimait pas qu’on le menaçât. Le bras de fer dura deux jours. Il finit par céder, invité en cela par un message de Firmin contenant les informations qu’il attendait. La grève des imprimeurs pouvait cesser, l’affiche du bourreau Marpion compromettant la reine Anne être éditée : un scandale plus grand encore était prêt à éclater ! Un message de l’empereur Firmin ? Et l’annonce d’un scandale ? Mais de quoi s’agissait-il ?
Il fallait d’abord dire que ces deux jours, sur le balcon du surintendant, les colombophiles de la Couronne étaient à la peine. Ils faisaient des aller-retour effrénés avec le pigeonnier de l’empereur, des dépêches secrètes enroulées autour des pattes. Il n’était pas si aisé de trouver dans la biographie de la reine Anne des écarts qui pourraient la compromettre. Une telle probité n’était-elle finalement pas suspecte ? C’était ce que Mac Rone, Firmin et la Maréchale pensaient, eux qui n’avaient de cesse que de manigancer pour acquérir plus de pouvoir et plus d’argent, les deux mamelles de celles et ceux et hen qui méprisaient l’amour tant les purs sentiments se dérobaient à tout négoce.
Quid de la Saint-Valentin, du mariage et de la fête des Mères ? Quid, en effet, chacun sachant qu’il n’était pas là question d’amour mais de la marchandisation de l’idéal amoureux, idéal qui n’existait que dans l’esprit des pauvres gens pour le plus grand bonheur du commerce mondial. Et les colombophiles de la Couronne, croyaient-ils en l’amour ? Ils n’en avaient que fort peu le loisir. Mais l’amour n’était pas un loisir ! C’était une urgence, quelque chose à laquelle il était impossible de se dérober quand le jour était venu. Ce n’était pas le cas, peut-être parce que les cadences étaient infernales et le grain rationné.
Mac Rone autant que l’empereur Firmin les considéraient comme des moins que rien et, quand l’un d’eux tombait d’inanition en plein vol, ils mettaient plus d’énergie à récupérer le message enroulé à sa patte qu’à lui prodiguer les premiers soins. Le valet désigné au secours aux pigeons et aux sans envergure [le fameux SPSE, NdCy] déplorait tant de mépris à leur égard. Il faisait son possible pour réduire leur souffrance au travail ; mais les colombophiles eux-mêmes ne savaient pas défendre leurs droits, leur conscience politique étant bien moindre que celle des ouvriers des imprimeries. Était-ce parce que leur accès au langage était limité ? Forcément oui mais l’alphabétisation des pigeons de la Couronne n’était pas à l’ordre du jour, ce d’autant moins que Mac Rone, qui tenaient les cordons de la bourse, avait d’autres priorités.

Cy Jung, 29 août 2018®.

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