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[#67] Le smoothie qui dégrafe la ceinture du pantalon (V-01)



Cy Jung — [#67] Le smoothie qui dégrafe la ceinture du pantalon (...)

[Le prétexte] Je suis assise dans le métro. La place à ma gauche, côté fenêtre, est libre. Deux jeunes femmes s’approchent. Je me décale pour laisser l’une s’asseoir et qu’elle puisse rester proche de la seconde restée debout.
Je tourne un instant la tête. Celle qui est debout a soulevé son tee-shirt. Elle est en train de déboutonner sa ceinture de pantalon. Elle s’adresse à sa copine.
— Avec le smoothie...
Les deux rigolent.


Petit rappel liminaire

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[La nouvelle]
— Tu es sûre ?
Laetitia soupire.
— Puisque je te le dis.
— C’est quand même surprenant.
— Tu trouves ?
— À son âge…
Laetitia soupire encore.
— On a le même.
— Justement !
— Justement quoi ?
— Laisse tomber.
C’est au tour de Justine de soupirer. Il y a des jours, comme ça, où les discussions partent de travers. Elle ne sait pas pourquoi. Le serveur apporte leur plat. Le déjeuner risque d’être un peu long, surtout à ce niveau d’échanges. Heureusement qu’elles n’ont pas pris d’entrée ! Autour d’elles, les tables se remplissent. Elles sont arrivées de bonne heure. Laetitia a un rendez-vous boulot en tout début d’après-midi. Au moins, cela fixe une limite horaire. Justine saisit ses couverts.
— Bon app’ !
Laetitia la remercie. Elles attaquent leur assiette, cabillaud aux légumes et riz pour les deux. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus goûteux. Elles se rattraperont sur le dessert, comme toujours. D’ici là, le plus urgent est de relancer la conversation.
— Tu as des nouvelles de Manuella ?
— Pas depuis notre dernier déjeuner. Elle a dû se trouver quelqu’une. Un classique !
— On s’en donne, nous, pourtant ?
— Tu as quelqu’une ?
— Non.
— Si tu avais, pas sûr que l’on serait là.
— Tu me prends pour qui ?
— Ne te fâche pas, Justine. Tu sais bien que quand on est en couple, on prend vite la déplorable habitude d’oublier les vieilles copines.
— Cela dépend qui. Je ne me souviens pas avoir abandonné mes amis lorsque nous étions ensemble.
— Toi non ; tu n’es jamais vraiment en couple !
Laetitia rit. Justine pose ses couverts, décidément contrariée.
— Ce n’est pas sympa de dire ça !
— Ne va pas me reprocher maintenant de considérer ton point de vue ; tu m’as suffisamment reproché le contraire !
Justine revient à son poisson. Il lui semble tout à fait vain de suivre Laetitia sur ce terrain. Officiellement consommée, leur rupture a besoin de temps pour atteindre l’état de futilité. Justine se demande d’ailleurs souvent si cela pourra être le cas. Le ressentiment entre elles deux est encore fort même si elles n’en font pas directement mention. Pourquoi alors chercher à se voir ? C’est surtout une idée de Laetitia qui a toujours préféré l’illusion de l’amour à l’amour. Si cela ne tenait qu’à elle, Justice la planterait là avec son poisson et irait se taper un kebab double frites histoire de se consoler de la vie.
— Et toi, ton boulot ?
Laetitia finit sa bouchée. Elle boit une gorgée d’eau.
— On fait aller. Même si la crise financière islandaise est terminée, la boîte ne retrouve pas la croissance. On suggère au patron de diversifier ses relations commerciales mais non, il est amoureux de ce pays.
— Tant que ça tourne, ce n’est pas forcément la peine de se développer…
— C’est ce qu’il dit mais bon, toutes les entreprises qui de ne développent pas meurent. C’est comme ça.
— Je ne sais pas. L’économie n’a jamais été mon truc. J’ai juste l’impression que l’on aurait plus besoin de faire mieux que plus.
— Te voilà définitivement convertie au discours écolo !
— J’aimerais bien que la planète n’explose pas.
— On ne risque rien.
— Tu n’as pas envie de changer le monde ?
— Pour quoi faire ? Pédaler pour recharger mon téléphone ?
— Cela permettrait de manger plus de desserts !
Laetitia rit. Justine savoure sa diversion. La conversation était encore mal barrée. Elles n’ont jamais été d’accord sur grand-chose. C’est à se demander pourquoi elles sont sorties ensemble. Parce que leur solitude leur pesait ? Il doit y avoir un peu de ça, surtout pour Laetitia. Hormis certaines périodes de l’année, Justine n’éprouve pas le besoin de mettre une fille dans son lit. C’est étrange, d’ailleurs. Elle a remarqué que c’est l’été que son désir est le plus grand. L’hiver, elle aime bien être tranquille comme si lutter contre le froid lui prenait toute son énergie. C’est d’autant plus absurde que l’autre peut tenir chaud. C’est ainsi. Une histoire de phéromones, qui sait ?
Justine cueille un quignon de pain pour rassembler les miettes de son poisson et écoper le jus de légumes. Elle se concentre sur sa tâche. Face à elle, Laetitia se débat avec une arrête qui a échappé au traitement industriel du filet de poisson. Un clin d’œil de la planète, sans doute. Le silence s’installe ; c’est le téléphone de Justine qui le rompt. Elle regarde la notification à l’écran, lâche son morceau de pain, et attrape le téléphone posé à côté de son assiette.
— Excuse-moi… le boulot. … Oui Fodié ? … Je suis à table mais dis-moi… Ah ? … Non ? … Sale histoire ! … Bien sûr, on applique la procédure. Je serai là tôt, je t’aiderai ; à deux, on ira plus vite. … OK, merci. À tout’ !
Elle repose le téléphone. L’assiette de Laetitia est vide ; la sienne ne réclame qu’une dernière bouchée de pain. Cette affaire est contrariante. D’un autre côté, cela lui donne un motif pour filer avant le café.
— Excuse-moi encore, on est un peu au taquet en ce moment. L’informatique n’arrête pas de nous faire des blagues.
— Je ne connais pas de Fodié ?
— Un nouveau. Très sympa et particulièrement efficace. C’est agréable de bosser avec lui. Cela me change de cette vieille pie qui me pourrissait la vie !
— Tu ne m’as pas dit ? Elle est partie ?
— Morte.
— Morte ?
Le garçon arrive à cet instant. Il débarrasse leur assiette et annonce la liste des desserts inscrits dans la formule.
— Tiramisu.
— Tarte fine aux pommes.
— Café ?
Elles déclinent. Laetitia n’en boit pas et Justine le prendra au bureau. Le garçon repart. Laetitia la somme de lui raconter ce qui s’est passé.
— Je l’ignore. Juste après notre dernier déjeuner, elle n’est pas venue un matin. Cela ne lui ressemblait pas. Trois jours plus tard, on a appris qu’elle était morte.
— De quoi ?
— On ne nous l’a pas dit. Aucun de nous n’avait envie d’en savoir plus ; elle n’était pas appréciée. Elle a rapidement été remplacée par Fodié. La vie continue !
— Quand même…
— Quand même quoi ?
Le garçon apporte les desserts et l’addition.
— Tu aurais pu me le dire.
— Ce n’est pas très important.
— Elle t’a sacrément pourri l’existence ; et notre relation par ricochet.
Justine est surprise ; Laetitia ne s’est jamais vraiment intéressée à ses conditions de travail. Cela a forcément eu des répercussions sur son humeur ; de là à considérer que cela a eu une incidence sur elles deux…
— Je n’avais pas l’impression de tant parler du boulot.
— Justement ! Tu n’en disais rien ; mais ça pesait.
— Ah ?
— Tu…
Laetitia arrête brutalement sa phrase. Elle plonge sa cuiller dans son tiramisu, c’est plus consensuel que de revenir sur les causes de leur rupture. Elle aimerait bien ramener Justine à la raison mais elle n’a jamais réussi à la convaincre que leur échec était en grande partie de sa faute. Elle le regrette. Si elle avait fait quelques efforts et renoncé à ses chimères, elles auraient pu vivre heureuses, toutes les deux. Mais ce n’est pas son genre, à Justine, de faire des efforts ; Laetitia en a tant de preuves qu’il lui semble inutile de tenter une nouvelle fois de mettre à jour sa responsabilité. Rien qu’à cet instant, lève-t-elle le nez de sa tarte fine pour rebondir sur sa phrase avortée ?
Justine a toujours fui les explications. Elle ne va certainement pas se lancer maintenant, à trois bouchées de la fin de ce repas sans consistance. Elle laisse simplement sa cuiller en l’air le temps de décocher à Laetitia un de ces regards qui semble dire « Je ne comprends pas de quoi tu parles. » ; une de ses spécialités. Elle revient à sa tarte, le sourire aux lèvres à défaut de l’avoir au cœur. Il fallait bien que Laetitia tente de la ramener à feu leur histoire. Peut-être serait-il judicieux de décliner sa prochaine invitation ? Elle avisera. Elle a plus urgent à penser comme payer sa part et rejoindre le bureau où elle sait se rendre indispensable.
Elle attrape l’addition, divise la somme par deux et sort son portefeuille de la poche arrière de son jean. Un ticket restaurant et quelques euros font l’affaire. Face à elle, Laetitia n’en est qu’à la moitié de son dessert.
— Tu pars déjà ?
— Non, je t’attends, bien sûr ! Prends ton temps.
Laetitia lui répondrait volontiers que ce n’est pas très agréable de savourer un tiramisu face à quelqu’un qui s’impatiente. Elle aime les explications, mais pas au point de courir le risque que Justine lui dise franco qu’elle s’ennuie en sa compagnie. Elle en est capable. À chacune de leur rencontre, elle quitte la table avec l’idée qu’il faut vraiment qu’elle renonce à elle et se trouve une autre fille. Ce n’est pas si facile, ce d’autant qu’elle avait quelques qualités rares, comme… À l’instant, elle ne sait plus et préfère se concentrer sur ses défauts. Dans cinq minutes, Justine sera partie et Laetitia craint qu’elles ne se revoient plus. Pour ce déjeuner, elle a dû la relancer quatre fois. À observer sa mine, le prochain est déjà compromis.
— File ! Tu as ce travail urgent et il est plus tôt que nécessaire pour moi. Je vais rester boire un thé.
— Tu es sûre ? Je ne veux pas…
Laetitia hausse les épaules. Justine ne se rend pas compte qu’elle lui donne là une preuve supplémentaire de ses inconséquences. Laetitia en a tellement l’habitude ! Elle se lève pour l’encourager à partir ; à ce stade, elle préfère encore être seule, Justine ayant réussi la prouesse de redevenir insupportable en moins de quarante-cinq minutes.
— Bon thé alors, j’ai mis l’appoint.
Justine attrape sa veste posée sur le dossier de sa chaise, embrasse à la va-vite Laetitia et tourne les talons.
— Bonne fin de journée !
Laetitia ne répond pas ; Justine est déjà trop loin pour l’entendre. Toujours si loin. Laetitia se rassoit. Elle fait un signe au garçon et commande une grappa. Ce sera meilleur que le thé avec le tiramisu. N’est-ce pas ?



Cy Jung, 3 septembre 2018®.

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