Célius, mousquetaire de la reine

Célius, mousquetaire de la reine
***** Épisode 5 *****

Farce lutécienne



Cy Jung — Célius, mousquetaire de la reine ***** Épisode 5 *****

Célius, mousquetaire de la reine est une farce lutécienne en huit épisodes et un épilogue en lecture gratuite (ici) sur le site de Cy Jung. Elle met en scène la reine Anne et ses mousquetaires qui défendent une certaine idée du bien-vivre ensemble, contre la finance internationale et pour l’amour de leur royaume.
En voici le cinquième épisode, publié le 29 septembre 2018. Si vous avez manqué les quatre premiers, ils sont . Bonne lecture !


Petit rappel liminaire

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Les ouvriers du livre avaient donc repris le travail. Dans la nuit, les affiches montrant la reine Anne enfant applaudir à un spectacle de pauvres drilles martyrisés lors d’une animation de gladiateurs dans les arènes de Cadix seraient collées dans le royaume. Le scandale durerait deux ou trois jours. Et là… Là ?
Le bourreau Marpion, ignorant tout de la conspiration en cours, trépignait au comptoir de l’imprimerie à qui il avait confié le sale travail. Cette grève l’avait contrarié. Son plan avait déjà pris trop de retard. Quant à Latude, son complice du jour, il était encore plus impatient. Une fois que Marpion lui aurait donné les affiches, il n’aurait que peu de temps pour se rendre à la Maison aux Piliers en espérant y être reçu rapidement par la reine. Il craignait que les mousquetaires ne fissent barrage, surtout leur chef qui ne comprendrait peut-être pas la portée de ces représentations. Il lui faudrait aussi se dérober au regard perçant de tous les espions qui hantaient les rues de Lutèce. Il ne pouvait exclure que l’un d’eux l’interceptât s’il franchissait le grand portail avec toutes ces affiches. Comment faire pour s’en prémunir ?
— Dis, bourreau Marpion ? tenta-t-il la voix mal assurée. Comment allons-nous transporter ces affiches sans nous faire repérer ?
— Un marchand de tapis doit passer avec son char. Nous les enroulerons dans des carpettes. Puis il déposera des paquets à des endroits que je lui ai indiqués, chez des principales locataires qui me sont acquises. Dès la nuit tombée, tu pourras aller de logis en logis et récupérer les lots les uns après les autres. Ni vu ni connu !
La manigance contrariait Latude. Il lui en faudrait au moins un rouleau, tout de suite. Il serait trop tard ensuite ; la Maison aux Piliers serait fermée.
— J’emporte chez moi un premier paquet, tenta-t-il. Je pourrai tester la colle en toute tranquillité. Tu as la liste des principales locataires où seront remisées les carpettes ou tu me la donnes tout à l’heure à la Limonade guillerette des buveurs de thé [le fameux estaminet LGBT du royaume de Lutèce, NdCy] ?
— Prends celui-là. On fera un point quand tu auras déjà fait ce tour-là.
C’était parfait. Latude retira sa veste. Il s’en servit comme d’une housse qu’il posa sur son épaule, comme n’importe quel ouvrier qui transportait une charge. Il partit d’un bon pied, empruntant un chemin opposé à celui de la Maison aux Piliers afin de brouiller les pistes. Une fois qu’il eût vérifié qu’il n’était pas suivi, il entra dans une boulangerie. Avait-il une petite faim ? Non. Il souhaitait un peu plus dissimuler la nature de son fardeau.
— Oh ! là, boulanger. Il me faudrait cinq pains de trois livres. Je dois fournir un anniversaire.
— Veux-tu une brioche en plus ? Elle me restera sinon.
— Je la prends. Tu aurais un grand sac ?
— Ceux de ma farine. Ils me sont consignés.
— Je te donne cinq sous en gage ; je te le ramènerai !
Et voilà Latude reparti avec un sac de farine contenant cinq pains, une brioche et le rouleau d’affiches protégé par sa veste. L’ensemble était un peu lourd mais la Maison aux Piliers était à trois rues. Quand il y arriva, le grand portail était encore ouvert. Il s’y présenta. Une âme aimable et sensible [du fameux corps des AAS, NdCy] lui barra le passage.
— Qui va là ? beugla-t-elle.
— Je suis Latude, sujet loyal de Sa Majesté. Je dois la rencontrer de toute urgence. Sa sécurité et de la pérennité du royaume sont en jeu.
— Tout ça ?
— Tout ça.
L’âme aimable et sensible se gratta le menton où quelques poils avaient poussé depuis son rasage du matin. L’intrus ne lui était pas étranger. Il ignorait pourtant où il l’avait vu. Quant à son propos… il le trouvait outrancier mais il n’était pas dans ses attributions de trancher. Il héla le petit laquais qui lui tenait compagnie.
— Va chercher le mousquetaire qui boit un chocolat dans la salle de garde.
Un chocolat ? Ce ne pouvait être que Célius, songea Latude, pour consommer quelque chose de si sucré ; cela lui allait bien au teint. Il serait revêche mais au moins comprendrait vite la nature du péril en cours. Il ne tarda pas.
— Oh là ! le salua Célius, reconnaissant cette fois le valet interlope qui les avait servis au réfectoire. Que veux-tu ?
— Voir la reine, sieur mousquetaire.
— Rien que ça ? sourit Célius habitué des sujets qui réclamaient des entretiens à tout bout de champ.
— C’est très important, sieur mousquetaire.
— Important… Tu lui apportes du pain ?
— Et de la brioche.
Latude se demanda aussitôt pourquoi il avait fait pareille réplique. Ce n’était pas la brioche qui était importante dans son sac ! Ni les pains.
— Je dois surtout présenter un document capital à la reine.
— Montre-moi d’abord.
— Je veux bien mais dans un endroit plus tranquille.
L’âme aimable et sensible et le laquais firent la lippe. Ils étaient aussi dignes de confiance que le mousquetaire, non ? Latude ne le pensait pas ainsi. Célius trouvait la chose étrange, suffisamment pour emmener le visiteur à l’écart dans la salle de garde. Latude posa son fardeau sur une banquette. Il sortit du sac sa veste qui protégeait toujours les affiches. Un peu de farine tomba par terre. Célius fronça les sourcils.
— Je ferai le ménage, s’excusa Latude.
— J’y compte bien, valet ! Que caches-tu dans cette veste ?
— Des affiches que le bourreau Marpion a fait imprimer pour compromettre la reine. Il ne veut pas perdre son travail et, si elle abolit le fouet en place publique, c’en sera fini de son emploi et de ses revenus annexes.
— Imprimer…
Célius songea à cette grève-surprise des ouvriers des imprimeries provoquées par la fausse nouvelle répandue à grands coups de chopines par Manuel, le serviteur du surintendant Mac Rone. Celui-ci était-il au courant de la manigance de Marpion ? En était-il l’instigateur ? Mais alors, pourquoi retarder ainsi l’édition de ces affiches en impulsant un débrayage ? Quelque chose ne collait pas. Il déroula l’exemplaire que lui tendant Latude.
— Juste Ciel !
Le rouleau se rembobina mécaniquement.
— Suis-moi !
Latude jubilait. Il empoigna son sac, sa veste et emboîta le pas de Célius convaincu que, enfin, la reine Anne le regarderait. Après plusieurs escaliers monumentaux et un long corridor, Célius lui désigna un siège dans une antichambre.
— Tu ne bouges pas de là. Je reviens.
Il ne tarda pas, la reine Anne sur les talons.
— Bonsoir, Latude, le salua-t-elle. Peux-tu me dire de quoi il s’agit ?
Dans une antichambre ? Il ne fallait pas faire le difficile. Il posa un genou à terre dans une révérence qui n’était pas de circonstance.
— Bonsoir Votre Majesté, commença-t-il sans se relever. Je suis votre serviteur et si je suis là devant vous c’est parce que je ne peux laisser quiconque tenter de vous nuire. Vous savez que…
— Au fait ! s’agaça-t-elle. Au fait !
Il se remit debout.
— Le bourreau Marpion s’inquiète de son avenir si vous supprimez la roue.
— Je sais. Mais que sont ces affiches ?
— Il m’a payé pour les coller dans tout le royaume afin que vos sujets aient connaissance de votre toute récente conversion aux droits des suppliciés au vu de cette représentation de gladiateurs qui vous réjouissait, enfant, dans les arènes de Cadix. Il espérait ainsi rendre votre décision impossible. Il vous déteste depuis que vous avez refusé l’ouverture de son échoppe de fouets et matraques. La fin de la roue serait le coup de grâce.
— Et d’où lui vient ce dessin ?
— Je l’ignore. Il est signé de la main même d’un peintre réputé ce qui avère, m’a-t-il affirmé, la réalité de la scène.
— Et vous l’avez cru ?
— Pourquoi non, Votre Majesté ?
— Mais parce que c’est un faux grossier, s’enflamma cette fois la reine Anne qui était contrariée autant par la manigance du bourreau Marpion que par la crédulité de ce Latude qui n’avait d’égale que celle de ses sujets qui croiraient, eux aussi, en la véracité de ce montage s’il était largement diffusé. Vous devriez fréquenter la bibliothèque royale plutôt que les estaminets ! Vous sauriez que ce Picasso, fut-il Pablo, n’a pas existé, ni en France ni en Espagne !
— Ah ?
Latude ne comprenait pas. Marpion avait été si convaincant ! Et si ce Picasso n’existait pas et que ce dessin était un faux si grossier, pourquoi le surintendant Mac Rone avait-il organisé cette grève pour retarder l’impression des affiches ? Il en tint argument auprès de la reine Anne.
— Ah ! fulmina-t-elle. Vous savez cela aussi.
— Je n’ai pas de preuves, votre majesté ; j’ai supposé, comme tous ceux de vos sujets qui s’inquiètent de la pérennité de votre trône et de votre sécurité personnelle.
— Comme vous avez présumé que Marpion disait vrai. Votre crédulité vous perdra, valet Latude, mon trône, lui, soignez-en assuré, étant bien gardé par des mousquetaires qui ne prennent pas si facilement des vessies pour des lanternes ! Célius, jetez ce scélérat aux fers ! Les rats de la Couronne n’ont rien mangé depuis quelques jours. Vous irez ensuite me chercher ce Marpion, que l’on s’explique.
Célius empoigna Latude par le col.
— Viens-là, arsouille ! Je t’avais justement réservé notre meilleur cul-de-basse-fosse !
Latude tenta de résister un peu.
— Ma reine, pardonnez-moi ! Je ne savais pas…
— C’est bien ce que je te reproche, ton ignorance ! Et d’ailleurs, pourquoi avoir accepté ce marché puis dénoncer le commanditaire ?
Latude hésita une seconde. C’était maintenant ou jamais.
— Je vous aime, majesté… Vous ne me regardez jamais ; je voulais vous sauver afin que vous m’accordiez vos grâces. Pitié.
« Même pas en rêve », songea la reine Anne qui n’en pouvait plus de ces hommes suffisants qui pratiquaient la violence réelle ou symbolique sous prétexte de l’aimer. Elle lui tourna ostensiblement le dos. Célius emmenait Latude. Il ne résistait plus, résigné à vivre l’enfer des geôles du royaume de Lutèce qui valait celui des cachots de Karamie avant que l’OIP n’y fît une salvatrice inspection [le royaume de Karamie se trouve au nord de l’Europe ; l’histoire en est contée dans Diadème rose (2007), NdCy]. Célius confia son prisonnier à l’âme aimable et sensible qui venait de verrouiller pour la nuit la porte de la Maison aux Piliers.
— Tu le colles au frais au deuxième sous-sol. Pas de pain avant demain. Une simple cruche d’eau. Une couverture. Et tu le surveilles.
— Avec plaisir, mousquetaire ! Il avait une tête qui ne me revenait pas.
— Cela n’est pas un motif acceptable de mise aux fers.
— Je sais. Mais cela fait du bien, parfois !
Célius ne releva pas. Il avait à faire et espérait arriver à l’imprimerie avant que le bourreau Marpion n’en fût parti. Il enfourcha l’une de ces fameuses draisiennes qui faisaient la fierté des mousquetaires. En moins de deux, il y fut. Le bourreau Marpion chargeait les derniers rouleaux d’affiches dissimulés dans des carpettes sur le fardier du marchand. Quand il vit l’homme d’armes, il sut que sa cabale avait avorté.
— Oh là ! bourreau, l’interpella Célius, tu es fait comme un rat. Inutile de résister ! Je t’emmène à la Maison aux Piliers.
Marpion sauta néanmoins sur le siège du fardier, criant au marchand de décaler fissa. Célius y sauta à son tour, sitôt suivi de l’imprimeur qui n’avait pas été payé et ne comptait pas laisser filer ce client qui avait des démêlés avec la justice sans recevoir au préalable son dû. Le marchand n’était par ailleurs pas homme à s’opposer à la loi, surtout pour un ami de trente ans à qui il devait tant que s’en séparer ne pouvait nuire à ses affaires. Il ne lâcha donc pas ses chevaux, attendant sereinement la suite qui ne tarda pas : l’imprimeur saisit Marpion par le col ; Célius l’entrava de menottes.
— Mon argent ! s’écria le premier.
— Priorité aux mousquetaires ! rétorqua le second. Ce fugitif va chez la reine ! Tu nous y conduis, marchand. Ton fardier transporte les preuves de son méfait.
— Je l’ignorais, mousquetaire, tenta de se dédouaner le marchand qui ne comptait pas porter le chapeau pour son ami de trente ans à qui il devait tant. Il m’a simplement…
— Nous verrons cela à la Maison aux Piliers, trancha Célius qui n’était pas dupe de la fourberie du marchand qui ferait tout pour se tirer de ce mauvais pas. Quant à toi, imprimeur, je m’engage à venir te payer dès que nous aurons saisi légalement la bourse de ce séditieux.
Celui-ci quitta l’équipage.
— Je te crois, mousquetaire. Tu es probe. Les sujets de Sa Majesté le savent. À bientôt !
Célius le salua.
— Peux-tu, s’il te plaît, poursuivit-il, poser ma draisienne sur ces carpettes ? Si je mets pied à terre, ce bourreau chafouin de nature peut consentir au déshonneur de la fuite.
L’imprimeur s’exécuta. Dix minutes plus tard, l’équipage entra dans la Maison aux Piliers. L’âme aimable et sensible, remontée des cachots où Latude s’était endormi du sommeil du pécheur, boucla promptement la lourde porte derrière lui. Célius fit descendre son prisonnier et l’entrava, sans lui ôter les menottes, à un des piliers de la cour avec une longe qui traînait là. Il ordonna au marchand de vider son fardier puis s’assit main à l’épée sur une borne pour surveiller tout ce joli monde.
La reine Anne, avertie par le bruit de la lourde porte, accourut. Elle les rejoignit alors que le marchand finissait à peine de décharger les carpettes et la draisienne, aidé en cela par l’âme aimable et sensible, le laquais étant parti se mettre au lit la goutte au nez à force de passer ses journées dans les courants d’air.
— Oh là ! marchand, l’accueillit-elle. Merci de ton concours. As-tu à voir dans cette affaire ?
— Si peu, Votre Majesté ; si peu…
— Menteur ! s’écria le bourreau Marpion. Ma reine, c’est un ami. C’était son idée. Je lui dois beaucoup d’argent ; si je perds mon travail, jamais je ne pourrai le rembourser.
Le marchand sourit, serein. La fable était un peu énorme, la fortune de Marpion étant de notoriété publique. Le marchand choisit de ne pas répliquer, considérant que Célius et la reine Anne avaient la réputation de faire preuve de discernement et de justice.
— Qu’en penses-tu, mousquetaire ? interrogea la reine.
— Je connais ce marchand ; je ne lui sais aucune raison de vous nuire. Il a sans doute rendu service à un ami, plus ou moins au courant de la manigance.
— Très bien, conclut la reine. Il est tard. Marchand, tu reviendras me voir demain quand j’aurai démêlé cette l’affaire. Quant à toi, bourreau Marpion, tu vas rejoindre ton ami Latude dans un cul-de-basse-fosse. Peux-tu l’y emmener, âme aimable et sensible ? J’ai encore besoin de ce mousquetaire.
Celle-ci acquiesça. Elle aimait servir la reine Anne, ce d’autant qu’elle n’en abusait jamais ; peu lui chalait que cela fût en dehors de ses heures de travail ! Elle vivait seule avec ses deux chats sans se soucier de chercher de l’affection ailleurs. Sutemi et Uchiro — c’était des noms japonais qu’elle avait trouvés dans un livre de sport martial à la bibliothèque royale ; ils leur allaient très bien — ne l’auraient d’ailleurs pas supporté, jaloux comme ils étaient. Ils pouvaient l’être ; ils ronronnaient comme personne quand on leur gratouillait le ventre sans avoir l’idée de sortir leurs griffes. Qu’espérer de plus d’un partenaire ?
L’âme aimable et sensible soupira. Elle devait abandonner sa rêverie. Elle libéra le bourreau Marpion de son pilier puis l’entraîna vers les sous-sols. Celui-ci traînait un peu la patte.
— Hardi, scélérat ! Le pire n’est pas là.
Un rat leur passa entre les jambes. Marpion hurla. L’âme aimable et sensible éclata de rire.
— Chut… Tu vas réveiller ton copain Latude !
— Ce n’est pas mon copain, bougonna Marpion.
— Il va donc te falloir faire ami avec les rats !

Cy Jung, 29 septembre 2018®.

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