Exercices

Variations sur Vernon Subutex, t2, de Virginie Despentes



Cy Jung — Variations sur Vernon Subutex, t2, de Virginie Despentes

Cela fait longtemps que je ne me suis pas amusée à un Exercice (de style) en m’appuyant sur mes lectures. Il y a eu les mots de Proust dans Du côté de chez Swan (ici) ; puis ceux de Victor Hugo du tome 1 des Misérables () ; et une variation sur le tome 1 de Vernon Subutex de Virginie Despentes (lala).
Je me lance aujourd’hui dans le tome 2, avec les mêmes contraintes que pour le tome 1, soit l’utilisation des phrases que j’ai notées au fil de ma lecture en août 2015. C’est loin, août 2015… Ma mémoire du roman s’est effacée. Je vais donc juste m’attacher à ces phrases, m’y ancrer et que vive le texte !


Petit rappel liminaire

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.



Note. Les phrases de Virginie Despentes sont en italiques.

L’été tire à sa fin. Je traverse le parc pour rejoindre mon cours de judo. Je suis en avance. Je me pose sur un banc au soleil. Je sors mon téléphone et le range. J’ai envie de profiter de la douceur du soir. Je mate un peu ; je suis en manque. L’étudiante blonde proprette qui dévale la pente à petites foulées n’a strictement aucun intérêt. Ça sent le savon même quand ça court, ça. J’attends encore un peu. Une autre passe, le genre butch qui vient là pour se faire un plan. Elle [est] torride comme une taularde qui sortirait de dix ans de placard sans avoir appris à aimer les filles. Elle me fait un clin d’œil. Je décline.
Je repars avant qu’elle ne repasse. Je double une vieille dame en déambulateur qui s’engueule avec sa fille sur fond de vente d’appartement. La fille lui parle mal. Personne n’aime les vieux, pas même leurs propres enfants. Je ralentis pour les entendre. La vieille dame argumente ses largesses à l’égard d’une cousine, une gentille femme qui vient la voir souvent. La fille rétorque que ce n’est qu’une intrigante, que « C’est avec l’âge que lui est venue cette manie de la gentillesse. » alors qu’elle est une malfaisante. Pauvre cousine. J’accélère à nouveau, je sors du parc, passe le carrefour avec précaution et enfile la descente vers Jaurès à larges pas.
J’arrive au gymnase la première. Un jeune gars me suit de près. Il me raconte ses déboires avec sa copine qui voudrait qu’il fasse moins de judo pour passer plus de temps dans son lit, prendre un deuxième boulot et l’emmener plus loin en vacances.
— Avec les filles, maintenant, La masculinité, c’est « bande et raque » sans alternative. Moi, je n’ai même pas toujours envie de bander ; juste un câlin. Elle ne trouve pas ça viril.
Je lui suggère de changer de copine. Il y pense mais hésite. C’est beaucoup d’énergie pour pas grand-chose.
— Comment ça ?
— À chaque nouvelle fille, je suis le machin à la mode, le truc en peluche sur lequel on se branle. Je dois les sauter tout le temps ; et moi, je préfère un bon combat de judo ! Expliquer ne sert à rien. Alors, Pour commencer, [je] dors tout le temps. Ça aide à ne pas se faire avoir. Mais très vite, ça craint. Elle te guette dès que tu vas pisser. Ça me fatigue.
On rigole. Le prof arrive. On se sépare à l’entrée des vestiaires. Je suis la seule fille. Pour le judo, je m’en moque ; mais les bavardages sous la douche me manquent. J’aime bien regarder les nichons se balancer quand on rigole et les petits bidons se creuser. Ça me permet aussi de voir quelques chattes, juste pour le plaisir. La solitude n’est pas désagréable, en soi. Ça faisait longtemps que [je n’ai] pas connu ça. [Je lis] plus. Mais [je souris] moins. C’est fâcheux pour tout le monde, moi la première. Je me dépêche d’enfiler mon kimono. Cela me fera du bien de transpirer.
Je fais le vide dans ma tête. J’ai deux heures pour profiter de bras audacieux, de sueur qui coule, de chair écrasée, pétrie, heurtée. Cela n’a rien de sexuel ; mais ça compense. Ce toute façon, même quand je croise une paire de fesses à mon goût, ça foire. On est tous comme mon pote le judoka, dans la désillusion, même si lui et moi c’est inversé : pour lui trop de lèvres en feu ; pour moi, aucune.
On se prend un verre après le cours avec un vieil Africain qui a aussi ses soucis. Il a aimé ce pays, à la folie. Son école, ses rues propres, son réseau ferroviaire, son orthographe impossible, ses vignobles, ses philosophes, sa littérature et ses institutions. Mais autour de lui, les Français n’habitent plus la France qui l’a enchanté. Ils souffrent.
On lui répond que tout le monde souffre, dans tous les pays du monde. Il s’en doute mais ça ne le console pas. Depuis vingt ans, il s’est mis à la colle avec une femme blanche, espérant une vie au calme. Mais non. C’est une cossarde et il doit tout faire. Sa méthode est efficace : elle hurle dès qu’on lui demande quelque chose. Autant dire qu’on y réfléchit à deux fois avant de la déranger. C’est pour ça qu’il fait du judo, pour avoir l’air d’un peu maîtriser les choses. On reprend une tournée. On en a tous les trois besoin. On boit en silence. Il est temps de rentrer, chacun dans notre misère.
Dans le métro, je repense à la question du jeune gars qui nous a demandé pourquoi, toujours, ça se dégrade, comme si chaque fille d’emblée, sans laisser de chance à l’amour, pense à La Métamorphose : un jour son prince [va entamer] sa transformation vers le cloporte. J’ai fredonné Ma p’tite chanson de Bourvil et l’Africain a enchaîné : « Ce n’est pas la musique qui a changé, tu sais. C’est nous. On est verrouillés par la peur. » On a ri tous les deux ; notre jeune comparse avait plus de mal à tilter. Dans la rame, une cloche râle contre les pédés qui ont droit à tout, même se marier et faire des gosses, et lui à rien. Ça nous change des étrangers. Je suis contre le mariage gay, mais si j’entends un hétéro qui le dit, je le lynche. J’ai eu ma dose de combats aujourd’hui. Je ne bronche pas. Je devrais. Si je ne fais rien, comment je peux espérer que le monde va changer ?
Je sors à ma station. Je me dirige vers le traiteur qui fait des tomates farcies à tomber. Fermé. Vendu. Ça sent le changement de propriétaire. S’ils n’ouvrent pas une banque ce sera une boutique de lunettes, ou une agence immobilière. Ça fait longtemps qu’on n’ouvre plus rien d’autre. Mais où vais-je bouffer ? Là aussi, j’aurais dû bouger, m’occuper un peu du quartier qui se meurt. Il est trop tard. J’aurais dû… Plus de traiteur. Plus de chatte. C’est la même famine du monde. Je sais, la plupart du temps, on ne se comprend qu’après coup. Le libéralisme nous a tout piqué. Au crevoir !

Cy Jung®, 14 octobre 2019

Je n’ai pas lu le tome 3 ; un jour, peut-être (notamment quand son prix en ePub aura baissé).



Texte publié sur ce site le mardi 31 mars 2020.

Version imprimable de cet article Version imprimable



Rappel

Un texte libre de lecture sur un site Internet n’est pas un texte « libre de droits ». Cela signifie que l’on a celui de le lire mais pas celui de le reproduire sans l’autorisation expresse de son auteur. Les conditions légales d’utilisation des contenus du site de Cy Jung sont ici.




Exercice précédent / Exercice suivant
Retour à tous les Exercices