LexCy(que)

Prégnance, propension et compulsion



Cy Jung — LexCy(que) : Prégnance, propension et compulsion

Ma phrase [*] : Cela ne va pas m’aider à vaincre mon appréhension des abysses ni cette fâcheuse prégnance à manquer d’air qui va m’obliger à la tuer.

* Développement initial (3 septembre 2009)
*
Addenda (6 octobre 2009)
 : Conversation avec Hélène

Je vérifie la construction de « prégnance à » et découvre que je fais un contresens à l’utiliser ici.

En psychologie, la « prégnance » est « ce qui s’impose à l’esprit » [Antidote, Le Petit Robert]. Sinon, cela indique l’« État de ce qui contient de nombreuses possibilités, de ce qui est riche de sens. » dit Antidote. Ce sens m’est étranger, je ne le comprends pas. Ce n’est en tout état de cause pas ce que je voulais dire.
Le terme que je cherche doit indiquer la « permanence » du manque d’air. Je pense à « propension », terme à ma connaissance propre aux sciences économiques. Deuxième erreur ! Antidote indique juste qu’il s’agit d’un « penchant à ». Je cherche quelque chose qui ôte au sujet toute possibilité de s’extraire de ce penchant. Peut-on s’extraire d’un penchant ? C’est une autre question…
Et, au vu de la liste des synonymes de « prégnance », mon choix se porte directement sur « compulsion », terme issu de la psychiatrie — « Force intérieure qui pousse impérieusement le sujet à accomplir certains actes et à laquelle il ne peut résister sans angoisse ni culpabilité. » — mais qui, dans un usage ancien juridique, signifiait tout simplement « contrainte » (Le Petit Robert).

Mais dit-on « compulsion à » ou « compulsion de » ? Je n’en trouve pas trace construit ainsi, si ce n’est un concept psychanalytique, la « compulsion de répétition ».
J’opte pour le « de », pour l’instant. et ma phrase devient : « Cela ne va pas m’aider à vaincre mon appréhension des abysses ni cette fâcheuse compulsion de manquer d’air qui va m’obliger à la tuer. »

Addenda (6 octobre 2009) : Conversation avec Hélène

Hélène, toujours cheville ouvrière de Ciné Système et intello précaire, m’a écrit suite à la mise en ligne de cet article. Ma conclusion ne lui va pas. Nous échangeons quelques mails et… miracle ! La bonne formulation vient.
Voici la retranscription de nos échanges, que je vous livre telle quelle car elle montre comment la confrontation des sentis et des savoirs peut aider à la bonne construction d’une phrase.

Hélène : Je ne comprends pas du tout la phrase qui conclut cet article. Si l’on est d’accord pour donner « envie très forte » comme synonyme à « compulsion », alors la narratrice à « une envie très forte de manquer d’air » Bizarre… Ou est-ce que c’est le manque d’air qui lui donne une envie très forte (de tuer) ?
Dans ce cas, ta phrase devrait être «  Cela ne va pas m’aider à vaincre mon appréhension des abysses ni cette fâcheuse compulsion due au manque d’air qui va m’obliger à la tuer. »
Là, je comprends : c’est l’asphyxie qui la pousse au meurtre, mais je ne suis pas sûre que ce soit le sens que tu cherches. (…) et je me laisse aller à l’idée d’une pizza au brocoli rose en ta compagnie.

Cy Jung : Je présente une certaine compulsion à manger une pizza avec toi, « compulsion » au sens de « contrainte intérieure », et mieux de « Force intérieure qui pousse impérieusement le sujet (moi) à accomplir certains actes (manger une pizza) et à laquelle il ne peut résister sans angoisse ni culpabilité. »
Je sais que c’est étrange mais le livre dont est extraite ma phrase tourne autour de la question de la respiration : la narratrice peine à respirer et a besoin de tuer l’autre pour ce faire. Il ne s’agit donc pas d’une « envie » de ne pas respirer, mais bien de quelque chose de contraint. Donc oui, c’est l’asphyxie qui pousse au meurtre mais cette asphyxie est pathologique.
Là où tu as raison, c’est que ma phrase reste un peu hasardeuse sur la construction de « compulsion de ». Je n’en suis pas satisfaite non plus.

Hélène : Ah ! je comprends mieux le sens de ta phrase avec ton explication : elle étouffe, mais c’est d’abord dans sa tête. Formulé en « fâcheuse tendance à manquer d’air qui va me pousser à la tuer », cela me paraît plus compréhensible au premier abord, à moi qui n’ai pas lu tout ce qui précède dans le livre. Il manque sans doute une dimension pathologique assez forte dans ce terme, mais il me semble qu’il ressemble fort (à l’écoute) à ton « prégnance » du début, et comme on cherche parfois ses mots en les entendant, peut-être que c’était ta première impulsion qui était la bonne ?
Autre idée : en relisant ton article, je remarque que dans l’exemple fourni, « compulsion de répétition », c’est un nom, et non un verbe, qui complète « compulsion » Peut-être alors que « compulsion de manque d’air » pourrait mieux passer dans ton texte ?

Cy Jung : En effet, la « fâcheuse tendance à » est plus simple… et également pas assez « pathologique » à mon goût. Je verrai donc si je reviens à « prégnance » dans ma prochaine version, reste la question de la construction…
C’est bien vu l’idée qu’il faut un nom et non un verbe pour construire « compulsion de » (ce me semble pareil avec « prégnance » d’ailleurs). Cela pourrait donner « compulsion d’asphyxie ».

Hélène : Tout à l’heure dans la rue, j’ai pensé à un bon compromis : « ce fâcheux manque d’air compulsif » voire, « ce manque d’air fâcheusement compulsif ». Ça sonne bien, c’est grammaticalement impeccable, c’est plutôt clair, et c’est bien pathologique puisque l’on garde le mot.

Cy Jung : Je ne vais pas conserver ton adverbe « fâcheusement » ; je réserve leur usage à mes roses, tentant dans les autres de mes romans à en limiter au maximum l’usage. Mais j’aime bien le passage de « compulsion » à « compulsif » ; j’en profite pour enlever « fâcheux », qui me paraît pour le coup inutile.

Et ma phrase devient : Cela ne va pas m’aider à vaincre mon appréhension des abysses ni ce manque d’air compulsif qui va m’obliger à la tuer.
Merci Hélène !


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[*Je ne saurais jamais si elle était jolie, manuscrit, V5, juin 2009


Information publiée le mardi 6 octobre 2009.

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