Les engagements de Cy Jung

Rencontre — « Ma visibilité, rêve ou réalité ? »



Cy Jung — « Ma visibilité, rêve ou réalité ? » — David et Jonathan, WE Femmes (...)

Le 1er novembre 2009, Stéphanie Arc, Véronique Bréger, Eli Flory et Cy Jung étaient les invitées du Groupe Femmes de David et Jonathan, mouvement homosexuel chrétien, pour un échange sur le thème de la visibilité à l’occasion du week-end Femmes qui se déroule tous les ans autour de la Toussaint.

Si l’on est invitée à un week-end Femmes de David et Jonathan, il convient de se méfier et ne pas oublier d’emporter sa tablette de chocolat, pour la partager, bien sûr : quand on rencontre de la tendresse et de l’humanité à cette dose-là, on a rapidement besoin à intervalles réguliers d’un objet transitionnel le plus gouteux possible. À Blois, ce week-end du 1er novembre 2009, on a ainsi fort peu parlé de l’existence de Dieu, sauf à considérer qu’il est cet amour qui est dans nos cœurs. On a mangé du chocolat, bu quelques boissons chaudes, cohabité quarante-huit heures et parlé, en toute intimité, sans que jamais celle-ci ne fût livrée à l’impudeur.
Stéphanie Arc, Eli Flory et Cy Jung sont arrivées la veille, Véronique Bréger étant retenue à Saint-Yrieix-La-Perche pour la sortie de La Nuit des orpailleurs. Elles se sont plongées d’emblée dans ce désir d’échange, participant, pour elles-mêmes aussi, à cette communion laïque qui permet de faire le plein d’identité. Réveillées à la cloche le lendemain matin, elles ont participé aux ateliers autour de la visibilité puis, après le déjeuner, animé un débat collectif. Eli Flori a ouvert le bal, suivie de Stéphanie Arc avant que Cy Jung n’endosse la pelisse limousine de Véronique Bréger pour présenter le texte qu’elle avait préparé. Et après ?
Après… Tout s’est enchaîné ; les témoignages durant le débat ; les tête-à-tête à l’heure du goûter et de la séance de dédicaces ; les discussions au dîner ; les bavardages nocturnes… et de nouveau la cloche, pour ne pas rater le petit-déjeuner. Stéphanie Arc et Eli Flory étaient reparties ; Cy Jung a été chargée de clore la dernière séance plénière. Elle a dit son émotion en des termes difficiles à reproduire. Elle gardera de ce week-end à Blois un souvenir particulièrement ému et chaleureux et ne remerciera jamais assez les femmes de David et Jonathan de cette invitation au partage.

Pour un petit complément d’information, vous trouverez ci-dessous les interventions préparées par Stéphanie Arc, Véronique Bréger et Eli Flory.
Le compte rendu de l’atelier d’écriture animé par Cy Jung, toujours sur le thème de la visibilité, est ici.
Vous pouvez retrouver l’association David et Jonathan sur le Net et surtout, ne pas hésiter à la rejoindre.

Note à l’attention des participantes au week-end : à la question « Bas ou collants ? », la réponse est « collants ».

Stéphanie Arc

DJ : Est-ce que je suis visible ?
SA : Oui, je crois qu’il me serait difficile de l’être plus ! Mon premier livre s’appelle Les Lesbiennes, j’ai un site internet, ai été vice-présidente de SOS homophobie, et j’ai fait un certain nombre d’interventions dans les médias (France 2, France 3, RMC, la RTBF, etc.). Je me considère un petit peu comme un personnage "public", même si je suis surtout connue dans le milieu. Et pour moi, c’est une chance pour montrer qu’être visible rend plus fort.

DJ : Suis-je visible dans tous les domaines ?
SA : Quasiment à 100 % : auprès de mes amis, de mes parents, de mes grands-parents et de la famille (à une ou deux exceptions près à qui je n’en ai pas parlé, mais qui le savent), de tous mes employeurs (je suis free-lance), de mon éditeur, et bien sûr… de ma copine !

DJ : Est-ce que cela a été un choix ?
SA : Disons que je ne me suis jamais posé la question. Au départ, je l’ai dit sans réfléchir car je ne voyais pas en quoi cela pouvait être un problème. Ensuite, avec le livre, il m’aurait été difficile de faire semblant de toute façon. Et puis j’ai toujours considéré que je n’avais rien à cacher, sans pour autant déballer ma vie privée bien sûr. Je n’aime pas le mensonge et prône plutôt une éthique de la transparence !

DJ : Comment je vis ma visibilité ? Est-ce une souffrance d’être visible ou non ?
SA : Non, pour moi ça ne l’a jamais été, même si ça a pu l’être pour ceux qui l’ont appris. Ma naïveté (je n’avais pas réellement conscience de l’ampleur de l’homophobie) m’a protégée d’une certaine façon. Ensuite le fait d’être sortie du placard m’a rendue forte : les gens n’osent plus s’attaquer à vous, car ils savent que vous n’avez pas peur. J’ai eu, je crois, pas mal de chance de passer au travers des mailles du filet !

DJ : Qu’est-ce que cela t’a apporté ?
SA : De ne pas ressentir de honte, de ne pas devoir mentir (ou le moins possible car il y a toujours des situations où vous vous méfiez, vous jaugez l’autre avant de le lui dire), de vivre naturellement sans me poser trop de questions, de pouvoir embrasser ma copine dans la rue, d’avoir la certitude que les gens me connaissent et m’aiment complètement pour ce que je suis.

DJ : Est-ce que je recommande de le faire ?
SA : Oui et non. Oui car je pense que c’est mieux pour vivre en accord avec soi-même. Et c’est aussi en sortant du placard que l’on fera accepter l’homosexualité et évoluer les mentalités. Non, car je pense que c’est une affaire privée et que chacun doit en décider pour lui-même. L’homophobie existe encore, et parfois il peut en coûter de parler de son homosexualité. Je songe à certaines familles qui mettent leurs enfants à la porte, ou certains employeurs qui se livrent à du harcèlement. Néanmoins, je pense que ça permet de savoir qui tient à vous, qui estime votre travail, qui est tolérant, ou non… Après, la vérité n’est pas toujours facile à accepter, surtout lorsqu’elle a des conséquences matérielles (perdre un emploi, couper les ponts avec des proches…). La question que chacun doit se poser à mon sens est : est-ce que ça vaut la peine de prendre le risque ? Qu’est-ce qui est le plus important pour moi ? Vivre sans mensonge et sans peur ? Militer contre l’homophobie ? Ne pas blesser ma famille ? Ne pas risquer de perdre mon job ou de voir se dégrader mes conditions de travail ?
Parfois, on peut aussi être surpris : on craignait d’être rejeté en l’annonçant, et ce n’est pas du tout le cas !

Le site de Stéphanie Arc.

Véronique Bréger — La nuit des orpailleurs

Véronique Bréger

David et Jonathan : Ta visibilité est-elle assumée ?
Véronique Bréger : En ce sens, oui, sans aucune hésitation, en tant que personne visible, car écrivant sur l’homosexualité.
Le seul lieu où je ne parle pas ou peu de ma vie privée c’est dans mon job principal. Non pas parce que je ne m’assumerai brusquement plus dans ce contexte, mais tout simplement pour des questions de fonctions. Moins les autres en savent sur vous, moins ils ont de prise sur vous. J’occupe un poste à responsabilité dans un milieu où il y a plus de loups que de bergères.

DJ : Qu’est-ce que cela t’a apporté ?
VB : Je ne me suis jamais posé la question d’être ou ne pas être lesbienne. Je suis ce que je suis sans l’avoir choisi. Être visible par le biais de l’écriture m’apporte beaucoup de satisfaction dans les échanges, les rencontres. J’ai l’impression d’apporter ma petite pierre à l’édifice. Pour le reste, c’est-à-dire au niveau boulot, cela m’est égal, je ne vais pas au boulot pour me faire des potes. Et si ma vie était celle d’une hétéro, je n’en parlerais pas plus.

DJ : Cela fut-il une nécessité, un choix ?
VB : Ni l’un ni l’autre. J’ai compris ce que j’étais très tôt et j’ai su très vite ce que je voulais et ce que je ne voulais pas. J’ai aussi compris que dans le monde qui m’entourait la différence était un chemin parfois compliqué. Je n’en ai jamais fait un cheval de bataille, pour autant je ne me suis jamais pliée à ce que la norme attendait.

DJ : Comment est-ce arrivé ? Dans quelles conditions ?
VB : la 1ère fois que j’ai été visible, c’est quand j’ai embrassé une petite camarade d’école de 11 ans sur la joue (oui, que sur la joue) ; j’en avais 9. Elle s’était cassé le bras et c’était pour la soulager (c’est ce que je lui ai dit), mais en réalité, c’était surtout parce que cette « grande » me faisait craquer.
Plus tard, avec mes parents, c’est arrivé par le hasard d’une lettre (nous n’étions pas encore à l’époque du mail ou du sms) envoyée par la fille avec qui je sortais à l’époque (j’avais 22 ans), mon père, homme discret par excellence, a ouvert le courrier (il ne s’est jamais expliqué ce geste) : il l’a lu, et vu que c’était explicite… il a appelé ma mère pour lui dire que sa fille n’était pas normale.

DJ : Qu’est-ce qui a été positif, négatif ?
VB : Le positif est sans doute que sans ce hasard (en était-ce vraiment un ?) il m’aurait, à priori, fallu un temps infini pour lâcher le morceau à mes parents. Cela m’a évité d’entretenir une part de non-dit.
Rien de négatif, sans doute parce que j’ai la chance d’avoir un entourage aux qualités humaines et à l’ouverture d’esprit indéniables.

Le site de Véronique Bréger.

Eli Flory — Ces femmes qui aiment les femmes

Eli Flory

De la visibilité…

À chaque marche des Fiertés s’entend la même rengaine dans la bouche des badauds médusés « On ne savait pas qu’il y en avait autant. » Et pour cause : être homosexuel/le, bisexuel/le ne se voit pas. Même si certains codes demeurent, la mode a tant évolué ces dernières années que les signes de reconnaissance arborés par certains gays et certaines lesbiennes se retrouvent chez les hétéros. Inversement, des filles et des hommes typés « hétéros », selon la représentation que l’on en a, sont homos. L’homosexualité et la bisexualité sont d’abord des orientations sexuelles. A priori, pourquoi crier sur les toits ce que l’on fait avec son amour la nuit tombée ? La sexualité est une affaire privée… tant qu’elle n’est pas la source de discriminations. Les rapports annuels de l’homophobie et de la lesbophobie attestent les brimades dont sont encore victimes les homos, bien que depuis trente ans les mentalités aient largement évolué (Je parle ici de la France, bien sûr…) : refus de se voir attribuer une chambre d’hôtel ou une table de restaurant, violences familiales, agressions, discrimination à l’embauche, humiliations dans le monde du travail… Sans parler des difficultés rencontrées par les homos pour se marier et constituer une famille (sauf à reconnaître une fois pour toutes, ce qui ne manquerait pas d’ailleurs d’irriter bon nombre d’hétéros, que le mariage est un contrat social dont la finalité est la procréation). Tant que cet état de fait demeurera, il me semble criminel de se taire. Criminel pour soi, criminel pour les autres surtout.

Nous vivons dans une société hétérocentrée : la publicité (à l’exception de « coups », comme celui de la Saint-Valentin au BHV il y a quelques années), le cinéma (malgré une recrudescence ces derniers temps sur le sujet), la littérature pour enfants (« ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants », on connaît… sans parler du scandale soulevé il y a cinq ans par cet ouvrage inoffensif, Jean a deux mamans) évincent trop souvent encore les représentations gays et lesbiennes. Et pourtant ! Combien d’hommes et de femmes dans le milieu de la publicité, de la culture, de la presse, de la politique à en être ? Combien de femmes sortent avec des femmes mariées ? Combien d’hommes à se retrouver l’alliance au doigt dans des bars et des boîtes homos ? Une multitude…
Rester planqué en vertu du droit à la vie privée est une hypocrisie, qui dissimule mal la honte de ne pas être selon les normes d’une société. Tant que nous cacherons ce que nous sommes et ce que nous nous sentons, les préjugés liés à l’homosexualité demeureront. J’entends bien les objections que l’on peut me faire : ai-je pensé à ces filles qui vivaient et/ou travaillaient dans des milieux étriqués ? Bien sûr ! Ce n’est certainement pas à elles de faire le premier pas. Je précise que je suis opposée à l’outing, à de très rares exceptions… Quelle solution alors ?

Vivement le retour des manifestes, tel le manifeste des 121 (au moment de la guerre d’Algérie) ou celui des « 343 salopes » (au moment de la légalisation de l’avortement). Intellectuelles, actrices, chanteuses, femmes politiques, chefs d’entreprise, mannequins, sportives devront un jour rendre publique leur homosexualité. Elles sont encore trop peu nombreuses en France à le faire.
Ce genre d’initiative ne doit être par ailleurs que le point de départ d’une réflexion à mener, qui dépasse les seuls cadres de la question homosexuelle : si le sexe renvoie à une donnée biologique, le genre est une construction sociale, historique, culturelle, politique… dont l’orientation sexuelle ne saurait être tributaire. Les questions posées par les vies gaies, lesbiennes ou trans sont universelles et nous amènent à repenser les notions du genre, de l’identité sexuelle, de la famille. Un vaste chantier !

Le site d’Eli Flory.

Information publiée le mardi 10 novembre 2009.

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