D’un jour à l’autre

Mais qu’est-ce que tu vois ?



Vermeer : Portrait of a Young Woman (1665-67) — Metropolitan Museum of Art (...)

En publiant en 2003 un livre témoignage sur ma déficience visuelle, j’espérais sans doute que l’on me pose un peu moins la question de ce que je vois mais on me la pose toujours. Ce n’est pas si grave, en soi ; c’est juste que la réponse requiert un livre sauf à répliquer, dans un sourire, « Je vois très bien. » ce qui est en totale contradiction avec ma volonté de rendre visible mon amblyopie.
Comment faire ? Pour cette fois, répondre à travers le récit de ce que j’ai vu d’un visage, l’autre soir, lors d’un débat au VDF du Centre LGBT de Paris dont j’étais l’invitée. C’est ce qui m’est le plus difficile, les visages. Ce n’est pas codifié comme le sont les objets, successions de formes, de couleurs, d’aspects et d’allure qui, dans un certain contexte, disent sans peine ce qu’il y a à savoir. Le décor, c’est accessoire. Les personnes, les voir, les reconnaître : là est le véritable défi.
Voilà l’histoire. Elle était assise en face de moi à quatre, peut-être cinq mètres dans cette grande salle en sous-sol du Centre LGBT. Loin. La lumière des néons, très blanche, me faisait baisser les paupières. Ma vigilance, par contre, était à son comble ; je ne devais rien rater des friselis de l’assistance pour orienter mon propos, capter l’attention, ne pas la perdre, lancer les questions, y répondre, rebondir, alors que de cette assistance je ne voyais pas grand-chose.
Il y avait des femmes, une trentaine, le débat leur était réservé. Elles étaient assises. Certaines avaient le corps avancé ; d’autres étaient en recul. Je n’avais accès à aucun visage, ceux-ci, au-delà d’un mètre, perdant tout attribut physiologique : une ombre à l’emplacement des yeux, des traits plus foncés pour le nez et la bouche, une forme, globale, délimitée en haut par les cheveux, en bas, par le vêtement qui couvre la poitrine, les épaules, la base du cou, ou qui ne les couvre pas. J’avais donc en face de moi, disposé en cercle, des femmes dont je percevais la posture et la couleur des vêtements. Leur identité était là.
Et soudain, une voix s’est adressée à moi, une voix particulière. En m’interpellant, elle est devenue singulière. Je l’avais entendue bavarder avec ses voisines de chaise ; cela ne m’avait rien dit d’elle ; cela avait attiré mon attention ; je devais la ramener dans le débat. J’ai commencé à regarder, vers elle, perfectionnant ma perception par contrôle furtif du nystagmus. Une image, à peine. Une autre. Ni floue, ni brouillée : simplement pauvre en éléments d’information. Et puis, elle m’a parlé ; je l’ai vue, sans doute aussi parce qu’elle voulait que je la voie. Mais j’ai vu quoi ? Son propos avant sa voix est venu assembler le peu déjà perçu ; j’étais intriguée ; j’ai bloqué un peu plus fort le nystagmus, maudit les lumières, tendu tout ce que je suis capable d’être sensible, vers elle.
Et là, je l’ai effectivement vue, même si physiologiquement je ne la voyais pas. C’est dur à comprendre, même pour moi. J’ai vu un sourire, pas seulement celui d’une bouche que je sais désormais aux lèvres soulignées d’un rouge un peu foncé qui leur donne une force propre ; ce visage était sourire et quand je l’ai eu, plus tard, face à moi, à une distance où ma perception visuelle était nettement plus performante, je n’ai eu aucun doute ; je savais que c’était le visage de celle que j’avais vue.
Voir un visage, c’est arriver à le reconnaître, physiquement ou pas. J’ai besoin pour cela de savoir qui est là, mais il y a plus : il y a comme une image qui n’en est pas une, un ressenti, avant tout ; quelque chose d’indicible qui fait que je peux dire « Je vois. » sans être fichue de dire véritablement quoi. La lumière alors me donne les traits du visage, jeu d’ombres et d’éclairage d’un tableau de Vermeer. C’est ça, je vois ce visage comme un peintre qui dessine avec la lumière : je ne saurais pas le décrire car à tout instant, la lumière change ; mais c’est lui (elle), à chaque fois, quelle que soit l’image. Et Dieu sait que le tableau est beau !
À la question initiale, je peux donc définitivement répondre « Je vois très bien. » et je sais que chacun, dans la mesure qu’il pourra prendre de ce texte, comprendra qu’effectivement je vois tout et très bien même quand je ne vois pas.

Cy Jung — Le râteauMerci à vous d’essayer d’appréhender cela.

Cy Jung, 14 novembre 2009

En lecture sur Youtube, partie 1, partie 2, par Marc.

Lire les éditos précédents.

Information publiée le lundi 16 novembre 2009.

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