LexCy(que)

Verbes défectifs



Cy Jung — LexCy(que) : Verbes défectifs

Ma phrase [*] : La kiné promit à sa patiente de lui faire sa fête prochainement puis closit la séance d’une jolie claque sur ses fesses.

Cy Jung — Camellia roseDans sa critique de Camellia rose sur son site altersexualite.com, Lionel Labosse écrivait : « Le passé simple notamment est parfois taquin, avec par exemple un « closit la séance » assez osé, puisque le verbe clore est censé être défectif à ce temps ; mais on trouve aussi des facéties telles que « peu lui chalait » (p. 75). »
Il met ainsi l’accent sur une fantaisie que je me suis accordée lors de l’écriture de ce roman : y introduire délibérément des verbes défectifs, de préférence dans des conjugaisons rares, me promettant de le révéler un jour sur mon site. J’aime cette sorte d’archaïsme ; d’aucuns s’en seront rendu compte. Et j’aime aussi le jeu dans l’écriture, les petits défis imperceptibles au lecteur qui vont égayer l’écriture.

Cy Jung — Mathilde, je l'ai rencontrée dans un trainTout d’abord, je rappelle que les verbes défectifs sont « des verbes dont la conjugaison est incomplète. » (Grevisse [§876-878]). L’exemple le plus simple que je puisse donner est le verbe « pleuvoir » qui ne se conjugue qu’aux troisièmes personnes du singulier et du pluriel, à l’impératif ainsi qu’aux participes passé et présent soit dix-sept formes sur la cinquantaine que compte ordinairement une conjugaison.
Il est d’ailleurs si usuel qu’il n’est pas dans Camellia rose. Je l’avais par contre utilisé dans Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train, dans une construction populaire qui tranche avec la préciosité que je peux parfois rechercher : « Il pleut comme vache qui pisse. » (2005, p. 122).

Voici la liste de ceux que j’ai utilisés dans Camellia rose, exemples à l’appui.

Apparoir : Il se conjugue à l’infinitif et à la troisième personne du singulier de l’indicatif, dans le sens de « être évident, manifeste » : « — Il appert ! rétorqua Françoise, ravie qu’aucune contestation ne fût possible sur l’état dans lequel on avait laissé son amie de vingt ans. » (p. 39).

Ardre : Rare à l’infinitif, il se conjugue surtout à l’imparfait et signifie « brûler » : « Tel un éclair qui cherchait une issue, [son orgasme] arda ses chairs vaginales, trouva le chemin du périnée, le suivit jusqu’à la fourchette, ricocha, remonta vers le clitoris, alluma un second feu et irradia son corps de pieds en cap jusqu’à ce que petite mort s’en suivît. » (p. 15) ; « Elle avançait, toujours, front bas et pieds traînants. Sa bouche était pâteuse. Sa peau ardait. » (p. 49).

Béer : Antidote ne considère pas ce verbe comme défectif là où le Grevisse indique une introduction du verbe dans le dictionnaire de l’Académie en 1987 à l’indicatif présent et imparfait, au participe présent et à l’infinitif bien que la littérature lui ait fait retrouver sa conjugaison intégrale. Il signifie « ouvrir » : « Par contre, Marcelline pouvait désormais béer la fenêtre. » (p. 44).

Cy Jung — Once upon a pouletteChaloir : J’utilise ce verbe depuis Once upon a poulette sous la forme « peu (pronom personnel) chaut » (« Peu importe ») : « Chez maman, tout est pour elle : c’est un tantinet lourd à porter. Peu lui chaut ! » (1998, p. 103). Dans Camellia rose, j’ai étendu la conjugaison à l’imparfait, Antidote attestant cette forme : « Il craignait comme Marie-Ange que la kiné ne se jouât des sentiments de Marcelline. Peu lui chalait désormais ! » (p. 75).

Choir : « Tomber ». Antidote ne le signale pas comme défectif, à l’inverse du Grevisse. J’utilise souvent ce verbe, malheureusement peu au futur qui donne « choirai, choiras, choira » ou plus communément « cherrai, cherras, cherra… » exactement comme la chevillette du Petit Chaperon rouge. Je remarque au passage « cheyant » au participe présent. Il va falloir que j’y songe… « Puis, comme un seul homme, elles se précipitèrent auprès du merle dans une cavalcade si désordonnée qu’elles churent l’une sur l’autre, fort heureusement sans écraser l’oiseau. » (p. 115).

Clore : Antidote ne pose pas « clore » comme défectif et telle est la raison pour laquelle je me suis permis « closit ». Je l’utilise également au participe passé, forme plus courante : « Comment aider quelqu’un qui se terrait dans le mutisme, les yeux désespérément clos ? » (p. 86) ; « L’incident était clos. » (p. 93).

Gésir : J’utilise souvent ce verbe connu dans sa forme funéraire « ci-git », dans Camellia rose deux fois au participe présent, deux fois à l’imparfait. Je choisis cet exemple : « Son corps lui semblait s’être disloqué, la vulve d’un côté, les seins de l’autre, le restant gisant dans le mitan. » (p. 16).

Issir : Le Grevisse indique que ce verbe, signifiant « sortir », n’est plus usité qu’au participe passé voire au participe présent en vocabulaire héraldique. Mais comme il indique également « Les écrivains ressuscitent à l’occasion d’anciennes formes » je me suis permis l’infinitif : « Je vous prie à présent d’issir sans délai, ce pot de retraite ne pouvant supporter plus longtemps votre médiocrité. » (p. 9).

Poindre : Ce verbe ne se conjugue qu’aux troisièmes personnes du singulier et du pluriel, à tous les temps de l’indicatif dit le Grevisse, mais aussi du subjonctif, dit Antidote. C’est cette forme que j’ai utilisée avec le sens intransitif de « commencer à paraître » — « L’aube poignit enfin à travers les stores tirés. » (p. 87) — mais il faut noter que ce verbe signifie également « causer une vive souffrance » (transitif direct).

Quérir : Il ne s’utilise qu’à l’infinitif : « La dame de salle récupéra un plateau de petit-déjeuner sur le chariot dans le couloir, le posa sur la table à roulettes de la chambre, s’en retourna quérir la bouilloire et versa l’eau chaude dans la théière. » (p. 57).

Semondre : J’ai découvert ce verbe — qui signifie à la fois « faire des reproches » et « inviter », comme si les deux allaient de pair — à l’occasion de cet exercice sur les défectifs et l’ai utilisé à l’infinitif, seul forme acceptée : « Ce fut elle qui guida à l’intérieur du cimetière la civière sur laquelle reposait Marcelline et repoussa, d’un simple revers de main, la pauvre famille que Françoise Faon avait pris un malin plaisir à semondre. » (p. 28).

Je n’ai par contre pas utilisé dans Camellia rose, les verbes suivants extraits de la liste établie par le Grevisse [§878] :
Accroire : Se construit avec « faire » ou « laisser », uniquement à l’infinitif, dans le sens de « faire croire ».
Adirer : Uniquement à l’infinitif et au participe passé. C’est en droit le fait de perdre ou d’égarer une pièce.
Bienvenir : Uniquement à l’infinitif, en construction avec « se faire ». Antidote indique qu’il s’agit de « se faire recevoir de bonne manière. » Cela me donne envie de m’en souvenir pour un usage de type « Va te faire bienvenir chez les… ! » Les quoi ? Je trouverai et ne manquerai pas de vous en avertir.
Braire : En synonyme de « brailler » ou, en parlant de l’âme, « pousser son cri » dit Antidote. J’aurais pu l’utiliser dans cette phrase à la place du verbe « brailler » « — C’est dans le désert que Laure est morte ! brailla-t-elle de nouveau rongée par la souffrance. » (p. 47) mais le passé simple n’était pas disponible.
Déchoir : Selon Antidote (« passer à une situation inférieure »), ce verbe est défectif uniquement sur le participe présent et l’impératif. Le Grevisse, lui, donne un participe présent « déchéant » et est plus restrictif.
Échoir : On le trouve à la troisième personne du singulier et du pluriel, et aux différentes formes du participe. Le sens est différent selon qu’on l’utilise en transitif indirect « échoir à » (« revenir, être réservé ») ou direct (« arriver à échéance »).
Reclore ; déclore ; éclore ; enclore , renclore ; forclore : Ils sont tous construits sur « clore » et se conjuguent comme lui… ou presque, « forclore » (« exclure, priver d’un droit ») ne supportant par exemple que l’infinitif et le participe passé.
Comparoir / Ester : Ces termes de procédure ne se conjuguent qu’à l’infinitif selon Antidote, mais aussi parfois au participe présent selon le Grevisse.
Contondre : Ce verbe a disparu de nos dictionnaires qui n’en conservent que le participe présent utilisé comme adjectif « contondant ».
Férir : Ne s’utilise qu’à l’infinitif dans l’expression « sans coup férir ».
Frire : Ce verbe dispose de vingt et une formes conjuguées, infinitif compris. Sont conservés les temps composés, le participe passé, présent, le conditionnel passé et les trois premières personnes du présent de l’indicatif. Ainsi, on ne peut dire que les beignets « frittent », encore moins « frirent » mais juste qu’ils « sont frits » là où on peut dire « le beignet frit ».
Occire : J’utilise parfois ce verbe au participe passé ; c’est l’usage le plus fréquent avec l’infinitif même si le Grevisse le signale aussi au futur et aux temps composés. Voici un exemple pris dans Once upon a poulette (1998) : « Il faudrait donner une médaille à l’inventeur de ce délicieux objet apte à ranimer le plus occis des mortels. » (p. 39).
Ouïr : J’avais utilisé se verbe, qu’Antidote, à l’inverse du Grevisse et du Petit Robert, ne signale pas comme défectif, pour sa consonance à la première personne du singulier du présent du subjonctif dans mon article « Le Pacs, point de chute du désir homosexuel ». D’autres jeux sonores sont possibles avec toutes les formes en « ouï » de l’imparfait et du passé simple. J’y songerai.
Paître : Il n’a étrangement pas de participe passé (pas de formes composées, donc) ni de passé simple, ni d’imparfait du subjonctif. Plus étrangement encore, « repaître » n’a pas ces soucis et se conjugue à tous les temps : « Leurs narines s’en repaissaient, indiquant aux neurones concernés qu’il était déjà l’heure de poursuivre. » (Camellia rose, p. 16).
Partir : Il peut avoir le sens de « partager », et n’existe alors qu’à l’infinitif dans l’expression « avoir maille à partir ».
Pleuvoir : Cf le haut de cet article.
Raire : Ce verbe ne dispose pas d’imparfait du subjonctif. Je suppose que les cerfs savent pourquoi.
Ravoir : Voir l’article « Ravoir à se rasseoir ».
Reclure : Si ce verbe, qui ne connaît que l’infinitif et le participe passé, n’est pas dans Camellia rose, on le trouve bien sûr dans « Cul bénit », nouvelle de Cul nu, courts érotiques, qui se prêtait particulièrement à son usage, ici dans sa forme substantivée : « Filles-mères, catherinettes en disgrâce et maries-salopes vivaient là en recluses sous la férule de religieuses de vocation soucieuses de leur faire expier leurs fautes par la prière et le renoncement. » (2001, p. 102).
Seoir (Messeoir) : Chacun connaît la forme « il sied » et ce verbe n’en a pas beaucoup d’autres : il ne se conjugue qu’aux troisièmes personnes du singulier et du pluriel, à tous les temps sauf au passé simple et à l’imparfait du subjonctif.
Souloir : Ce verbe qui signifie « avoir coutume » ne s’utilise qu’à l’imparfait, et encore, très très rarement.
Titre : Ce verbe est tout aussi rare. Il ne s’utilise que dans les formes composées avec « tissu » en participe passé. Le Grevisse n’en définit pas le sens mais je comprends qu’il signifie « coudre ».
Traire (Abstraire, distraire, extraire, retraire, soustraire, portraire, rentraire, attraire) : Ces verbes ignorent le passé simple et l’imparfait du subjonctif.

Note : Merci à Cunégonde qui, sur son blog, Les banalités de Cunégonde, salue très gentiment cet article du LexCy(que) et les autres… Il me plaît quand chacun s’empare de la langue pour aller à l’écriture.


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[*Phrase extraite de Camellia rose, 2009, p. 74.


Information publiée le jeudi 11 février 2010.

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