LexCy(que)

Π(prononciation)



Cy Jung — LexCy(que) : Œ (prononciation)

Ma phrase : « — Il y a un club œnologie chez David et Jonathan ? »

Développement initial (28 novembre 2010).
Addenda (8 janvier 2011) : enzymologie et prononciation, les explications de Pascale.
Notes (13 juin 2012 & 18 mars 2013) : références complémentaires.

Pour une fois, je vais consacrer un article de ce LexCy(que) à une questions de prononciation. Cette phrase, je l’ai dite il y a quelques jours lors de la permanence d’accueil du groupe de Paris-Île-de-France de David et Jonathan, mouvement homosexuel chrétien. Il s’agissait d’une boutade, les « Déjistes » buvant pour la plupart autre chose que du vin de messe.
Ma phrase à peine achevée, un garçon me reprend : « On ne dit pas [eu]nologie mais [é]nologie, l’e dans l’o se prononçant [é] » [*]. Il avait l’air si sûr de lui… et n’étais-je pas là pour apprendre (entre autres) l’humilité ?

J’ai donc décidé de vérifier et ai découvert… qu’il avait raison. Ou presque. Le Petit Robert, par exemple, propose bien « [é]sophage » et non « [eu]sophage » (la prononciation n’est pas disponible sur « œnologie ») mais, pour « œcuménique » (qui va bien à David et Jonathan), les deux prononciations sont disponibles, comme pour « œdipe » mais pas pour « œstrogène » où le [é] serait de rigueur. Antidote, lui, ne dit pas grand-chose sur la prononciation et si le Grevisse en parle, je ne trouve pas où.
Alors, que faire ? Je me tourne vers Wikipédia, pas toujours fiable mais qui propose une approche suffisamment normande pour que chacun y trouve son compte. Croisé avec le Petit Robert, j’en conclus que ce souci de prononciation ne concerne que les e dans l’o qui sont suivis d’une consonne. On dira donc bien «  [eu]il  » ou « b[eu]f », ce qui rassurera Isabelle, à qui j’en ai parlé si dubitative que j’étais, et qui semblait inquiète de devoir dire que la petite maison dans la prairie avait un joli «  [é]il-dé-b[é]f »…
Restent l’œnologie, Œdipe et l’œcuménisme… J’abhorre le vin, ne suis pas fan de Marie-Paule Belle même quand elle abandonne tout complexe mais je suis « Déjiste » ; je vais donc m’entraîner à dire « [é]cuménique » mais à une condition : arrêtez de dire « mitterrandi[z]me », dites bien « miettrrandi[s]me », car ce serait un « anligi[s]me » de le faire. J’ai pris cet exemple-là ; j’aurais pu en choisir un autre mais il sonnait bien à cet article placé sous les auspices de la question de l’existence de Dieu… et de la mort. Comment ne pas lier les deux ?

Note : Si vous avez des problèmes de saisie de l’e dans l’o, le blog des correcteurs du Monde.fr vous éclaire.

Addenda (8 janvier 2011) : Enzymologie et prononciation, les explications de Pascale

J’ai envoyé cet article à Pascale, en lui demandant des conseils sur l’écriture phonétique. Pour votre plus grand bonheur (et le mien), elle s’est laissé emporter dans un long développement, que voici.
Savourez… c’est du bon !

Les commentaires de Pascale

Voici les deux prononciations admises d’œnologie en API : « /enɔlɔʒi/ = énologie ou /ønɔlɔʒi/ = eunologie ». Mais tu peux aussi prononcer « /εnɔlɔʒi/ = ènologie » (prononciation de Littré). Et pendant longtemps, l’Académie a considéré la prononciation « eu (soit ø en API) » comme correcte…
Pour revenir à l’œnologie. Grec = « oinos vin » ; => latin = « œnos » (prononcé « unos ») => ; français = « éno- » (que l’on orthographie « œno- »).
Cafouillage, certes… mais cela s’explique. Le « œ » en latin servait à transcrire deux sons différents et la distinction que tu fais avec le « œ » suivi d’une consonne pour justifier la prononciation « é » n’a pas vraiment lieu d’être, car elle vient plutôt de l’origine étymologique des sons que l’on transcrit « œ » en français.
Par exemple, la plupart des mots latins qui s’écrivaient avec un « o » tonique ont transformé le « o » en « œ » + « u » ou « i » en français (« soror => sœur », « bovis => bœuf », « opus => œuvre », « oculus => œil », etc.) — mais va savoir pourquoi « populus » a donné « peuple » et non « pœuple », « mobilis » « meuble » et non « mœuble », etc.
En général, le « o » originaire du latin se retrouve dans des mots français de même racine (« sœur => sororal », « bœuf => bovin », « œil => oculaire », « œuvre => opuscule » (du latin « opera »), « œuf = ovaire » (« ovum »), « cœur (cordis) => cordial », « mœurs (mores) => moral »,…

En latin, dans les mots qui comportaient le son « eu », ce « eu » se prononçait soit « u » (/y/ en API) soit « œ ». En français, le « eu » qui se prononçait « u » en latin a donné « û » ou « u ». Celui qui se prononçait « œ » a donné « œu » ou « eu ».
Il y a encore des traces de ce « u » transcrit « y ». Par exemple « ubris » que certains écrivent avec un « u », d’autres avec un « y » (« Hybris »), mais les deux se prononcent « u » de la même façon.
Les mots qui comportent en français la graphie « œ » que l’on devrait prononcer « é » (ou « è » selon certains) sont pour la plupart des mots transcrits en latin qui rendent le son grec « oi » par « œ », son que l’on retrouve dans « oinos (vin) » qui, associé à « logikê (raison) », a donné « œnologie » en français (dans la même famille, tu as « œnanthique »). De même, « oikumenê (univers, terre habitée) » est devenu « œcumenicus » en latin et « œcuménique » en français.
Ceux-là ne sont donc pas comme les précédents des mots latins, mais grecs.
Mais tu as par exemple le cas de « lœss » qui lui doit bien se prononcer « leuss », et pourtant, il est suivi d’une consonne… Normal, ce n’est pas emprunté au grec, mais au suisse alémanique (« lösch »). Pareil pour « œrstite » où le « œ », lui aussi suivi d’une consonne, transcrit le son « eu » (celui-là, il nous vient des Nordiques et à vrai dire, j’ignorais son existence).

Tout ça pour t’expliquer que la différence de prononciation de la transcription graphique « œ » ne dépend pas tant du fait qu’elle soit ou non suivie d’une consonne, mais de son origine latine, grecque ou autre…

Et tu as de la chance, il existe aussi des mots qu’on écrivait anciennement avec « œ » ou « y » et que maintenant on écrit directement avec « é ». Par exemple « œconomia » ou « yconomia » (du grec « oikonomia ») qui est devenu notre sacro-sainte… « économie », et non « œconomie » comme on aurait pu s’y attendre. Donc, ceux qui ne se plient pas à la prononciation « officielle » en parlant d’« eunologie » le prononceraient « euconomie », tout comme les médecins te parlent le plus souvent d’« œsophage » au lieu de te parler d’« ésophage ».
À l’inverse, tu as le cas de « fœtus », qui s’écrivait déjà « fétus » anciennement et aurait dû continuer, mais n’empêche qu’il s’écrit maintenant « fœtus » et qu’on devrait le prononcer « fétus ».

En tout cas, si tu commences comme ça, tu n’as pas fini, vu le nombre d’« anomalies » de transcription-prononciation du français… Par exemple, comment prononces-tu « encoignure » et « oignon » ? « Lingual » et « inguinal » ? « Montaigne » et « araignée » ? etc.
Pour « Montaigne » et « araignée », je chipote, mais normalement, on devrait prononcer « Montagne » et « aragnée », puisque, en ancien français, le « i » ne sert qu’à indiquer la prononciation de ce que l’on transcrit « gn » (soit « ign ») et n’a rien à voir avec le « a » (comme c’est le cas dans le « ai » de « vais » par exemple. Mais dans le cas de l’« araignée », en fait, « aragne » désignait la bestiole et « araignée » la toile et tout ce qui dérivait de l’« aragne ». Tu le retrouves dans « arachnéen » et les dérivés.
Il y a le même problème avec « oi » dans « poigne » qui devrait se prononcer « pogne » (mais là, il y a eu un glissement de sens et maintenant, « poigne » et « pogne » sont deux choses différentes). En tout cas, le Trésor de la langue française indique encore les deux prononciations : « Prononc. et Orth. : []. V. poignée, mais encore auj. [] ds le lang. pop. Att. ds Ac.Étymol. et Hist. V. pogne. Fréq. abs. littér. : 167. dep. 1878. »).

Bref, ton chrétien œcuménique prononce comme il veut, et moi aussi, na !
Il y a la prononciation dite « officielle », mais qui n’est en réalité que celle imposée par la prononciation des Parisiens. Ensuite, il y a les variantes régionales, souvent dites à tort « populaires », dont la plupart ont encore cours.
Tu auras aussi remarqué qu’au pluriel, le « œ » de « bœufs » se prononce différemment du singulier. Même remarque pour « œuf ». En revanche, on le prononce de la même façon dans « un vœu » et « des vœux »…

Pour moi, ceux qui tiennent ce genre de discours sont des « intégristes » de la prononciation. Puisque c’est comme ça, dorénavant je prononcerai « oun’ éil de bèf ».

Ces histoires de prononciation sont assez inextricables.
Les « énologues » prononcent pour la plupart « eunologie », même si ça va à l’encontre de la prononciation dite correcte — les habitudes ont la vie dure. Ce qui est sûr, c’est que depuis quelque temps, j’ai remarqué à la radio que « œnologie » qui se prononçait souvent « œ » dans le temps se prononce de plus en plus souvent « é »…
Moi aussi, je prononce « eunologie », tout simplement parce que dans la Sarthe on le prononce comme ça et je ne sens pas l’utilité de modifier la chose — d’autant que je ne le prononce pas si souvent que ça, même si ma non-religion ne m’interdit pas le vin.
Et, en bonne Sarthoise d’ailleurs, d’origine ni boueuse ni haut de gamme, je prononce aussi « une poèle », un « os à moèle » et cela ne m’empêche pas de comprendre quand on me parle de « poile » et d’« os à moile », ni d’écrire une « poêle » et un « os à moelle ». En fait, pendant longtemps, je parlais un peu comme les Canadiens francophones ou les Cajuns, et ça m’a servi lorsque j’en ai rencontré en Louisiane, parce que je comprenais quand ils me parlaient alors que d’autres Français avaient bien du mal, non seulement à cause de la prononciation, mais aussi du vocabulaire…
Tu as aussi les Suisses qui continuent à distinguer la prononciation de « pâte » et de « patte » (ce qui est correct puisque la différence de prononciation est « imposée » par le circonflexe), mais la prononciation parisienne a pourtant oublié cette distinction… As-tu déjà entendu un Parisien dire qu’il allait manger des « pââââtes » (à part pour déconner) ? Quant à la distinction de « brin » et de « brun » ? Là, les spécimens français capables de faire la distinction se font de plus en plus rares…
Mais j’avoue que je suis un peu plus intégriste quand il s’agit de distinguer la prononciation de « côte / cote », « jeune / jeûne », car là, je sens une grande différence de sens et pas seulement de prononciation. Mais je m’habitue, vu la fréquence de la confusion à la radio ou autres.

Ma conclusion est qu’il y a la norme dictée et les usages, que l’on peut appeler des « accents » des « régionalismes », des « réminiscences », des « patois »… et que d’aucuns s’évertuent à nommer « français incorrect ». Le même problème se rencontre dans de nombreuses langues. Exemple l’anglais d’Angleterre. Tu as l’anglais de la BBC (accent imposé dit « correct ») et l’accent des diverses régions, et même de classes sociales à Londres. Là non plus, ça n’empêche pas les gens de se comprendre. Ça leur évite juste de se mélanger trop.

Pour t’initier à l’API, tu peux aller voir ici ; pour la prononciation d’œnologie, tu peux aller lire cette discussion.
Tu peux aussi lire l’article de Wikipédia sur la ligature (dont je me suis largement inspirée).

La conclusion de Cy Jung

Nous voilà armés ! Reste à nous en souvenir.
Et si j’intégrais à ce LexCy(que) des interros-surprises ? À voir…

Note (13 juin 2012) : Un internaute m’écrit : « Dans mon édition de 1975, on le trouve au chapitre II / 71, et pour Grévisse, il faut dire ésophage, écuménique, édipe. Il ne parle pas d’oenologie. »
Merci Alain !

Note (18 mars 2013) Je n’avais pas trouvé dans le Grevisse en ligne l’article correspondant à celui cité par Alain dans l’édition papier. Étienne vient de me l’envoyer. C’est le [§91] « Phonologie et orthographe ». On peut y lire (entre autres) : « 2) Dans des mots d’origine grecque (venus souvent par l’intermédiaire du latin) se prononce [e] : fœ tus, œcuménique, œdème, œnologie, œsophage, Œdipe. — [e] s’ouvre en [ɛ] dans œ stre, parce que la syllabe est fermée. »
Voilà ! Merci Étienne pour ce complément ; l’information me paraît complète.


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[*Pardon aux puristes, je n’utilise pas les symboles phonétiques, je ne les connais pas assez pour faire les choses correctement


Information publiée le samedi 8 janvier 2011.

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