D’un jour à l’autre

Y a-t-il une vie avant la mort ?



Cy Jung — Y a-t-il une vie avant la mort ?

Cette question, je la dois à Jacques Mérienne, prêtre de l’église de Saint-Merri. Il l’a prononcée lors de la veillée pascale et je sens qu’elle va me nourrir un certain temps. Outre qu’elle trouve toute sa place dans mes Feuillets, dont c’est le sujet, finalement, je choisis d’en faire le titre de cet éditorial où je souhaitais parler de la position respective du bonheur et du malheur dans le roman.
D’un point de vue « technique », un récit requiert quelques ingrédients qui sont le gage de l’intérêt qu’il pourra susciter chez le lecteur : une intrigue (« C’est l’histoire de… ») ; des personnages ; une trame (« l’ordre de déroulement ») et du suspens, ce dernier étant sans doute l’ingrédient le plus déterminant. Il ne faut en effet pas croire que seuls les romans policiers ont besoin de suspens. Tout récit, quel que soit son sujet, en a besoin car, même si l’histoire est cousue de fil blanc, ou dérisoire par rapport au travail d’écriture lui-même, si le lecteur n’est pas maintenu en attente de quelque chose, il est évident qu’il fermera le livre bien avant sa fin.
Dans ce contexte, j’ai pu remarquer au fil de mon travail que bonheur et malheur sont chacun le ressort dramatique de l’autre. Autrement dit, si je construis un roman autour du bonheur, bonheur de la rencontre, de la construction amoureuse, ce qui va créer du suspens, ce sont tous les aléas glissés dans l’histoire, le malheur donnant à chaque fois plus de force au bonheur en construction. Dans le cas d’un récit où le malheur est roi, récit d’une rupture, récit d’une perte, quelle qu’elle soit, alors le bonheur agit à son tour en révélateur, sachant néanmoins que le malheur a ceci de particulier qu’il demeure beaucoup plus « romangénique » que le bonheur.
Ce barbarisme pour relever une évidence : le récit du malheur occupe plus de place que le récit du bonheur. J’avais essayé de résister à cela dans Es ist eine Poulette (2000) en tentant cent pages de bonheur pur. Si j’en crois ce qui m’a été dit sur ce texte, je n’ai pas réussi dans mon entreprise, beaucoup de mes lectrices l’ayant trouvé ennuyeux dans sa première partie. Je ne maîtrisais sans doute pas assez l’écriture à cette époque pour savoir exactement ce que je faisais. Dois-je retenter l’expérience et écrire un roman où s’exprime le bonheur à l’état pur, avec le bonheur lui-même en autoressort dramatique ? Sacré défi !
En attendant de relever le gant, je voudrais revenir sur cette phrase du prêtre : je l’ai entendue comme une phrase d’espoir, une phrase très provocatrice à l’égard d’une certaine pensée chrétienne qui s’échine à nous dire que l’on doit vivre dans la souffrance et le malheur avant d’espérer rejoindre le paradis que l’on sait pourtant à jamais perdu. On pourra me rétorquer qu’il a dit « vie » et non « bonheur ». Je sais, mais au vu de tout ce qui avait précédé cette phrase, au vu de la renaissance que Pâques incarne, je n’ai pas entendu « vie » autrement que comme l’endroit du bonheur, bonheur que je fais souvent rimer avec équilibre.
Dans ce contexte, à l’instar de la trame du roman, le malheur n’apparaîtrait plus que comme le suspens qui nous maintient en haleine, qui fait que notre vie ne serait pas ennuyeuse ; il n’est plus une épreuve ; et, comme par magie, il ne serait plus nécessaire ! Incroyable ! On pourrait dont jeter au feu du renouveau tout ce malheur qui nous accable, celui que l’on cultive, celui que l’on encense, celui qui ne nous appartient pas et que pourtant l’on fait sien ?
Les flammes vont plus haut que tous les feux de Saint-Jean ! C’est joli, non, cette vie où la lutte contre l’ennui ne passe plus par le culte du malheur et de la souffrance ? Attention ! je ne suis pas en train de dire que le malheur n’existe plus, que la souffrance est un leurre ; mon « renouveau spirituel », comme le blaguait hier une déjiste émérite, ne va pas jusque-là. Je crois simplement qu’ils ont la place qu’on leur donne et que trop souvent on leur en donne beaucoup plus que ce que le bonheur exige !
J’ai envie de vivre avant ma mort. Et j’ai envie de vivre dans le bonheur, quoi qu’il arrive. Cela me paraît si faraud d’écrire cela. Tant pis. Si je ne le tente pas en ce lundi de Pâque, c’est foutu ! Hardi ! Soyons heureux. En vie.

Cy Jung, 25 avril 2011.

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Information publiée le mardi 26 avril 2011.

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