LexCy(que)

Juger de perdre



Cy Jung — LexCy(que) : Juger de perdre

Ma phrase [*] : On est plongée dans le noir depuis le début de cette affaire et on ne subit aucune variation de température maintenant que l’on est installée sous la couette et que le corps a perdu sa chaleur.

Le verbe « perdre » est selon Antidote transitif direct mais chaque fois que j’ai relu ce passage, j’ai eu envie d’écrire « perdre de sa chaleur ». J’ai fini par me rabattre sur le Petit Robert et ai remarqué que l’on pouvait « perdre du temps » comme « perdre son temps ».
Si je considérais « chaleur » comme une matière abstraite (je ne sais pas dire autrement), alors je peux autant écrire que le corps « perd sa chaleur » ou qu’il « perd de sa chaleur ». Dans le premier cas, il devient totalement froid (il « perd (toute) sa chaleur ») ; dans le second, il ne fait que se refroidir (il « perd (une partie) de sa chaleur »). La nuance est donc de l’ordre du sens et le verbe « perdre » n’y perd pas sa qualité de verbe transitif direct.

Je pousse néanmoins mes investigations. Je ne trouve rien de particulier. J’en reste donc sur ma conclusion, décide que, dans mon texte, le corps perd bien toute sa chaleur et croise dans le même temps le verbe « juger » avec cette phrase « J’essaie ainsi de partager mon savoir-faire sans jamais juger ces écrits que, j’avoue, je trouve toujours très émouvants. » [**] qui me donne lui aussi d’écrire « juger de ».

Je suis déjà sur connectée sur le Grevisse : il évoque le cas de « juger » mais dans le cas d’un attribut [§306-H5] : « L’adjectif attribut était parfois introduit par de avec des verbes comme trouver ou juger à l’époque classique (…) ». Cela ne s’applique donc pas à ma phrase. Je retourne sur mes dictionnaires, considérant qu’il doit s’agir ici encore d’une question de sens.
Le Petit Robert propose en effet dans sa notice sur « juger », « juger de », transitif indirect. Il donne des exemples mais pas de définition particulière. Je remarque au passage cette locution « Juger d’une chose comme un aveugle des couleurs » ; sans commentaires.
Je vais tâcher d’être plus efficace que cela et me tourne vers Antidote qui est plus précis dans ses définitions sans pour autant me permettre de bien cerner la nuance de sens entre « juger » et « juger de ». XMLittre me paraît plus clair. « Juger de » signifie « apprécier, se faire une opinion » (ce qu’Antidote disait exactement en ces termes sans que je ne sache pourquoi j’ai compris l’un et pas l’autre) ; un aveugle ne peut en effet « juger des couleurs » au sens où il ne peut les apprécier alors qu’il pourrait très bien « juger une couleur » au sens de considérer, sans avoir besoin de la voir, que le rouge n’est pas la bonne couleur pour indiquer une sortie sur l’argument que le vert est d’ordinaire utilisé.

Pour ce qui est de mon éditorial, je conserve donc « juger » en transitif direct car c’est bien un jugement que je ne souhaite pas porter sur les textes des participants aux ateliers d’écriture alors que justement, je les « apprécie » au sens où je les trouve émouvants. Jolie nuance !


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[*Phrase extraite des Feuillets de Cy Jung, «  V03-20 juillet 2011 ».

[**Phrase extraite « De l’atelier à l’écriture », éditorial du site de Cy Jung, 18 juillet 2011.


Information publiée le jeudi 18 août 2011.

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