LexCy(que)

Se le rappeler s’en souvenir



Cy Jung — Se rappeler s'en souvenir

Ma phrase [*] : Qu’il est dommage que l’on ne s’en rappelle pas !

Au moment de passer ce Feuillet au correcteur (ce que je ne fais pas à chaque fois), Antidote me signale une « impropriété » : « On ne doit pas dire s’en rappeler, mais plutôt se le rappeler. On pourrait dire aussi s’en souvenir. » Je reporte ma décision à de plus vastes recherches.
Entre-temps, Grévisse a modifié son site et propose désormais un abonnement non lié à la possession de la version papier, abonnement qui me paraît un peu cher pour l’usage que j’en fais. Je m’en retourne donc vers ma version papier, pas très lisible (mais le site ne l’était guère) pour voir si je m’en sors ainsi. Le test est d’autant plus intéressant que j’ignore où chercher la réponse à ma question…

Je commence par revoir l’article du LexCy(que) que j’avais consacré à « Se souvenir de se rappeler jouir » qui pose « se rappeler » comme transitif direct. Ainsi, on « se rappelle quelque chose » et non « de quelque chose ». Bien.
Mais « en » ne peut-il être ce COD que « se rappelle » appelle ?
Avant de répondre à cette question, je note que « se rappeler » ne se construit pas à la forme pronominale avec un verbe à l’infinitif en complément ; et que si ce complément est à la première ou deuxième personne, certaines grammaires tolèrent « se rappeler de (moi, toi, nous…) » mais qu’il vaut mieux utiliser alors le verbe « se souvenir ».

J’en reviens à « en ». Antidote dit dans sa grammaire que le pronom peut-être COD. Alors pourquoi pas dans ce cas ? Je me tourne cette fois vers Grevisse. Je sors mon compte-fils et me rends sur l’article « Concurrence entre construction directe et construction indirecte » [§285b)9°].
Il pose d’emblée le caractère de transitif direct de « se rappeler », exemples à l’appui, insistant sur le fait que la construction avec « de », établie par « action analogique avec se souvenir » est « relativement exceptionnelle » à l’écrit. Je ne vois pourtant rien sur « s’en rappeler »…
Je cherche sur « en » pronom. Mes yeux souffrent. Il y a beaucoup à lire… Je vais voir sur le Grevisse en ligne si la réponse existe avant de chercher si je l’aurais trouvée sur papier. J’ai raté un exemple dans l’article [§285b)9°] où la construction « s’en rappeler » est considérée comme impropre. Je cherche toujours à comprendre la fonction grammaticale de ce « en », COD ou COI ?
Je pose la question à Pascale.

La réponse de Pascale.

« En » ne peut pas être COD, parce que justement, il est mis pour un complément nécessairement indirect qui implique la préposition de (« en » est une contraction qui vient du latin inde qui signifie « de là ». Elle indique donc une provenance, propre ou figurée.)
Si tu prends l’exemple d’Antidote : « J’en ai mangé » (« en » = « de ces bonbons-là »). Soit « J’ai mangé des bonbons », et non : « j’ai mangé bonbons ».

Avec « se rappeler » : « je me rappelle mon enfance », « je me la rappelle », et non, « je m’en rappelle ». Par contre, « se souvenir de », « je me souviens de mon enfance » : « je m’en souviens ».

La réponse de Cy Jung.

Je ne comprends toujours pas pourquoi « en » n’est pas COD. J’admets la règle, ce n’est pas le souci. Mais pourquoi le « en » ne peux pas représenter « les vacances » (COD) dans « je m’en rappelle » : « je me rappelle » quoi ? « En » qui représenterait « les vacances ». D’ailleurs, dans Antidote, la notice sur « en » COD et accord du participe passé, il est bien dit que « en » est COD… Et dans le §676 du Grevisse que tu m’indiques, « en » est parfois objet direct dans des circonstances que je comprends mal…
Tu m’expliques ?

La réponse de Pascale.

D’abord, garde à l’esprit que :
* « Se rappeler quelque chose » signifie que l’on fait un effort conscient (on fait appel à sa mémoire) pour retrouver quelque chose. « Ah oui, maintenant, ça me revient, je me rappelle ! »
* « Se souvenir » a un sens passif, le souvenir arrive tout seul. « Je me souviens de toi » (oui, je te reconnais, je n’ai pas eu à chercher).
Dire « je me rappelle de toi » ne serait pas poli, cela signifierait que l’on doit faire un effort. Alors que je me souviens de toi, lui montre que cette personne n’est pas sortie de notre mémoire.

Ta question avec le « en » sur ces deux verbes, n’a pas vraiment d’utilité, puisque « en » est un pronom. À ce titre, il remplit la même fonction que celle du complément qu’il remplace. D’où, puisque « se rappeler » est un verbe transitif, le « en » ne peut pas être utilisé. Mais ça, c’est en théorie, car aussi bien à l’écrit qu’à l’oral, « se rappeler de » est plus que courant et tend à devenir la règle.
« En » peut être considéré comme COD, mais seulement avec l’article partitif (que l’on ne peut pas compter) ou l’article indéfini (parmi un tout que l’on peut compter). Par exemple, quand tu dis « je mange des pommes », « des » est un article indéfini qui correspond à « de les ». La question est effectivement « je mange quoi ? », « des pommes » ; « j’en mange » (mange = des pommes, donc, COD).
Dans le Grevisse, il y a l’exemple « il demande du pain, on lui en donne. ». « Du pain », c’est « de le pain » (article partitif). Pareil, il demande quoi ?… Par contre, si maintenant tu dis « il demande le pain », comment vas-tu continuer ta phrase ? Je suppose que tu admets que tu ne diras pas « on lui en donne ». En tout cas, je l’espère. Tu ne peux dire que « on le lui donne », « le » remplaçant ici le COD le pain qu’il a demandé, et pas un autre.

L’article partitif ou l’article défini signifient qu’il ne s’agit pas d’un objet particulier (qui serait désigné par un article défini, et donc clairement identifiable) ou d’une chose qu’on ne peut pas compter), mais un objet parmi d’autres semblables extrait d’une catégorie (d’où le « en », qui comme je te l’ai écrit dans le dernier mail, vient du latin inde qui indique une provenance, concrète ou abstraite).
Le problème vient du fait que l’article indéfini ou partitif est considéré comme COD.
Mais de toute façon, ce qui détermine l’emploi de "en" comme complément direct ou indirect, c’est à la base, la phrase originale. Comme en théorie on ne peut pas dire « se rappeler de » ou « se rappeler des », on ne peut pas employer le pronom « en »… Après, ce que l’on fait de la règle est une autre chose.

Tu peux le voir en retournant la phrase en négatif.
« Je mange des pommes », « je ne mange pas de pommes » ; « je n’en mange pas », où là, tu vois clairement que le complément n’est pas franchement direct, le « de » étant une préposition. La question est « je ne mange pas de quoi ? »
« Je mange les pommes », « je ne mange pas les pommes » ; « je ne les mange pas », là il l’est, direct, puisque « les » est un article défini. La question est, « je ne mange pas quoi ? »
« Je ne me souviens pas de mes vacances », « Je ne m’en souviens pas ».

Tu peux compléter avec cet article de Wikipédia sur le partitif. Il me semble que je t’en ai déjà causé de ces choses dénombrables ou non dénombrables.

La conclusion de Cy Jung

Cy Jung — Tu vois ce que je veux direUn grand merci Pascale !
D’abord, j’ai compris la différence entre « se rappeler » et « se souvenir » moi qui, en bonne bigleuse impolie me rappelle plus les gens que je ne m’en souviens ce qui, en effet, les blesse !
Ensuite, en répondant à Pascale que je ne comprenais définitivement pas, j’ai compris ! Comme quoi, écrire permet de réfléchir, si d’aucuns en doutaient… J’ai compris en tentant de démonter son dernier exemple sur le passage des phrases en négatif. J’avais écrit ces deux contre-exemples à la suite : « Je ne me rappelle pas mes vacances », « je ne m’en rappelle pas » ; « Je ne me rappelle pas la fille en jaune », « je ne m’en rappelle pas ».
Mais bien sûr que je ne peux pas écrire cela car en insérant ce « en » à la place de « les » ou « la », je transforme « rappeler » en verbe intransitif ! Car je ne me rappellerais alors pas « de quoi », « de mes vacances » ou « de la fille en jaune ». C’est donc bien un tour de passe-passe transitif intransitif que j’opérais sans m’en rendre compte.
Ouf ! Je suis contente d’avoir compris où était mon erreur même si j’ai mis le temps.

Je corrige donc ma phrase en « Qu’il est dommage que l’on ne se la rappelle pas ! » et entame d’emblée une relecture de ce passage de mes Feuillets. Je pressens que ma phrase va encore bouger… Suspens !
Quant à la question de l’utilisation de la version papier du Grevisse, c’est plié : je ne peux pas. Je vais donc m’abonner à la nouvelle version en ligne même si elle ne semble guère plus pratique que la précédente.


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[*Phrase extraite des Feuillets de Cy Jung, « V-03 30 août 2011 ».


Information publiée le jeudi 13 octobre 2011.

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