D’autres nouvelles et textes courts

« Qu’est-ce qu’elle me veut ? » — 1ère partie



Cy Jung — « Qu'est-ce qu'elle me veut ? » 1ère partie

Cy Jung a collaboré au recueil Attirances, lesbiennes fems, lesbiennes butchs (Collectif) publié en 2001 aux éditions Gaies et lesbiennes. Elle a écrit cette nouvelle « sur commande », avec vocation d’illustrer dans une fiction la problématique « buch-fem » qui réjouissait la fin du siècle dernier.


Petit rappel liminaire

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Peu aguerrie à l’écriture des textes courts, Cy Jung s’en était en fin de compte régalée (après avoir beaucoup peiné) et avait proposé cette nouvelle dont la dimension politique et érotique (les deux vont de pair) n’a pas vieilli. Le livre est épuisé depuis fort longtemps même si l’on en trouve encore des exemplaires sur le marché de l’occasion ou soldés chez Violette and Co. Cy Jung a ainsi décidé de proposer à votre lecture (gratuite) cette nouvelle à laquelle elle reste attachée.
Pour entretenir le suspense, cette publication se fait en deux parties. Voici la première.

Note. Cette écriture a donné envie à Cy Jung d’écrire d’autres textes courts érotiques qui sont rassemblés dans un ouvrage, Cul nu, courts érotiques (KTM éditions, 2001) toujours disponible.

From : cy.jung@laposte.net
To : Camille@mail.fr
Camille,
Tu ne prends pas la peine de répondre à l’intégralité de mon mail et tu exiges que je te raconte tout dans les moindres détails : quelle curieuse tu fais ! Tu as de la chance : j’avais justement envie de te narrer la chose, l’histoire est belle et elle mérite bien que je la partage avec toi.
Avant-hier soir donc, j’avais décidé d’assister à un débat public dans une brasserie non loin de chez moi : il y était question de pollution et de plan de circulation, deux sujets qui, tu le sais, me tiennent à cœur. J’arrivai en retard. Une conseillère municipale d’opposition, entourée du député de la circonscription et d’une femme que je ne connaissais pas, ânonnait un discours les yeux rivés sur son papier. La salle était comble. Je me faufilai dans l’assistance et rejoignis les sièges libres au pied de la tribune. Tu as remarqué comme les gens se tassent dans le fond plutôt que de s’asseoir sous le nez des orateurs imitant ainsi les mauvais élèves convaincus que la place à côté du radiateur leur garantit l’impunité ? J’ai toujours été persuadée que ce raisonnement ne tenait pas : au lycée, je me planquais juste sous le bureau du prof ; il était bien rare qu’il baissât les yeux, son regard se portant naturellement au-delà du cinquième rang. J’aurais dû me méfier de cette théorie juvénile. La suite de mon récit te dira pourquoi…
Le préambule s’éternisait. J’avais envie d’une bière et d’une cigarette. Je me levai et me glissai jusqu’au bar. Au passage, je saluai quelques connaissances. Une fois mon verre en main, je regagnai ma place. L’orateur avait changé, le député nous abreuvait de statistiques sur les méfaits de la « bagnole » — c’était son expression. J’allumai une cigarette et me concentrai sur son exposé quand j’eus la sensation de devenir cible. L’inconnue à sa droite me dévisageait. Ma première réaction fut de jeter ma clope à terre et de l’écraser sous le talon de mes Docs. Je me sentais en faute, mal à l’aise, telle une petite fille d’ordinaire appliquée prise en flagrant délit de tabagie clandestine derrière la porte des toilettes. Je contemplais la fonte de la mousse de mon demi, tête basse, jambes écartées, coudes plantés dans les cuisses, mains jointes sur la chope. Qui était-elle ? La situation était ridicule. Pourquoi cette femme aurait-elle quelque chose à me reprocher ? Je relevai le menton, décidée à soutenir son regard. Il vaquait à d’autres contemplations avec une telle insistance que j’en fus contrite. Je voulais qu’il me revienne, que la dame n’ait d’yeux que pour moi. Les spots éclairaient son profil, son corps était un chef-d’œuvre de mise en espace. Mi-sphinx, mi-licorne, elle ne trônait pas, elle ne figurait pas. Elle était, un point c’est tout, implacable, sereine, légère et grave, un tantinet friponne. Quelques rides formaient un soleil à l’extrémité de ses yeux. Le député lui céda enfin la parole, l’introduisant de quelques considérations biographiques qui m’apprirent son nom — Aïcha Bengedada — et sa fonction — sociologue.
— Je suis très heureuse d’être parmi vous ce soir…
Sa voix Camille, si tu avais entendu sa voix ! Ce n’était pas du miel, c’était au-delà de ça. C’était solide et liquide en même temps. Je buvais ses paroles directement à la commissure de ses lèvres. Je serais incapable de te dire la teneur exacte de son speech, mais son visage, ses mains, son souffle qui gonflait sa poitrine… Je ne te parle pas de plastique, tu sais que je ne suis pas douée pour ces choses-là ; je te parle d’air, d’eau, de feu, de cette énergie qu’elle développait. Elle me fascinait. Affirmer que j’avais envie d’elle serait un piètre raccourci. C’était d’autre chose dont il s’agissait, de cette sorte de désir que l’on n’assouvit pas, par principe, parce que les deux protagonistes ne jouent pas dans la même catégorie. Cette femme-là Camille, comment t’expliquer… ? Ce n’était pas une fille, pas une nana, pas une gonzesse, elle n’avait rien de celles que toi et moi fréquentons d’ordinaire. À quoi cela tenait-il ? Je l’ignore. J’aurais pu parier que ses fringues valaient le quart des miennes, que son maquillage avait pris moins de temps que la mise en plis de mon toupet, qu’elle n’avait pas eu la même difficulté à choisir son foulard que moi à assortir ma montre à la couleur de mon bonnet. Et pourtant, je ne lui arrivais pas à la cheville… Qu’incarnait-elle donc pour me faire perdre toute consistance alors que depuis une demi-heure elle ne m’accordait plus une once d’attention ? Était-ce son indifférence qui me portait à la dévorer des yeux, à sonder son âme, à guetter le moindre battement de ses cils, les sens en alerte, prête à m’enfouir sous la terre au premier signe de regain d’intérêt de sa part ou était-ce autre chose, un truc qui émanait d’elle et que je ne saurais ni nommer ni définir ?
J’avais éclusé ma bière depuis longtemps. Elle achevait son propos liminaire. Le député invita la salle à poser ses questions. Mon voisin se leva et réclama un micro. J’étais mal. Le regard d’Aïcha se fixa sur lui et par voie de proximité géographique, sur moi… À moins que ce ne soit l’inverse… Je courbai de nouveau l’échine, infoutue d’assurer ma part de l’échange. Je sentais sa présence au fin fond de moi, le tranchant de la lame, le velours du fourreau. J’étais minable. C’était insupportable. Rien ne justifiait que je fusse si poltronne : j’en avais connu d’autres, et des plus coriaces que ça ! Je me devais de relever le gant, bomber le torse comme on bande son arc et viser juste. Si je la touchais en plein cœur, il serait toujours temps de lui porter les premiers secours. J’en plaisante Camille, mais je te promets que je n’en menais pas large. La question de mon voisin traînait en longueur. Je me redressai bravement sur ma chaise, prête à croiser le fer : ce fut son sourire que je croisai, un sourire plein de tant de choses que j’en frémis encore, autant de peur que d’espoir. Je fondais, je perdais la maîtrise. Comment cette femme agissait-elle sur moi ? Elle m’impressionnait de tellement loin que je n’osais imaginer ce que cela pourrait donner de près.
J’envisageai alors de battre en retraite dès le débat terminé. C’était contraire à mes principes. Tu connais mon zèle à l’allumage mais que pouvais-je faire devant une telle sorcière ? C’est ça Camille, j’avais affaire à une sorcière et moi j’étais un oignon piqué de clous de girofle, je donnerais du goût à la soupe mais je n’étais pas si délicieuse que cela à croquer. Je sais ce que tu penses, que je nageais en plein complexe d’infériorité ; tu aurais vu le morceau, tu aurais compris qu’elle était plus forte que moi et qu’à l’exercice, je perdrais ma dignité sans qu’elle n’y laissât rien. Et alors, me diras-tu, il n’y a pas de mal à se faire du bien ? Certes, mais cette petite heure avait suffi à alimenter ma pompe à fantasmes et j’étais trop persuadée qu’elle n’aurait aucune difficulté à satisfaire les plus vils d’entre eux pour lui laisser la moindre chance de me mettre cul nu. Tout ça sur un regard et un sourire ? Et oui, il est des soirs où j’ai les capteurs qui fonctionnent à deux mille pour cent.
Le député répondit à la question de mon voisin. Aïcha détourna de nouveau le regard et visa quelqu’un en fond de salle. J’en tirai avantage et rassemblai mes forces au cas où elle déciderait de revenir à la charge. Les questions se succédaient, mon corps me criait mon désir de poursuivre, mon cerveau refusait d’enregistrer la plainte. Me calmer réclamait une deuxième bière. Ce n’aurait pas été raisonnable, l’alcool avait le don d’annihiler mes défenses et de vicier mes émotions. Quoi qu’il arrivât, je préférais avoir les idées claires… Le député proclama la fin du débat. J’enfilai mon bonnet, attrapai mon sac et fonçai vers la sortie. J’y arrivai au prix de quelques pieds écrasés et aurais pu facilement m’y engouffrer si le corps de ma sociologue ne s’était pas érigé en un infranchissable barrage. Imagine Camille, un mètre soixante et cinquante kilos de totale volupté. J’aurais préféré me trouver face au mur de Berlin avec des Vopos aux fesses, c’eut été obstacle plus aisé à franchir ! J’en oubliai de me demander comment elle avait fait pour atteindre la sortie avant moi. Elle, par contre, ne m’oublia pas.
—  Vous partez déjà ?
—  Du tout. Je cherchais les toilettes…
—  Quand vous les aurez trouvées, j’aurai plaisir à ce que vous m’offriez un ballon de bordeaux.
La garce ! Je sais, il est facile de brocarder, surtout quand on ment aussi mal. J’étais certaine qu’elle n’avait pas cru un mot de mon explication, elle marquait un point de plus et j’étais condamnée à lui payer son putain de verre ! Je me réfugiai aux toilettes et n’en ressortis que dix minutes plus tard, partagée entre l’espoir qu’elle fût partie et l’envie qu’elle m’eût attendue. Tu rigoles Camille, mais tu aurais fait quoi à ma place ? Je ne pouvais décemment pas m’échapper par le vasistas. J’étais dans mes petits souliers, j’en conviens, mais il m’apparaissait impossible désormais de me défiler. Elle était accoudée au bar, en grande conversation avec mon voisin de tout à l’heure. Je l’y rejoignis, commandai son verre et le lui passai sans chercher à l’interrompre. Elle me remercia d’un clin d’œil qui acheva de me liquéfier. Mon désir lui était acquis mais elle, quel jeu jouait-elle ? En bonne sociologue, elle avait dû repérer ma petite gueule de gouine. L’était-elle ? J’avais une chance sur dix et, si elle ne l’était pas, que voulait-elle de moi ?
Elle posa ses lèvres sur le bord du ballon et lapa plus qu’elle n’en but le contenu… N’as-tu jamais rêvé Camille d’être un verre de bordeaux ? Je te jure qu’à ce moment-là, j’aurais vendu père et mère pour être calice quitte à être avalée jusqu’à la lie ! J’étais captivée, rivée à elle par un lien invisible, domptée et dans l’impossibilité manifeste d’agir normalement. Elle m’aurait si elle le voulait, je la provoquerais sans doute, mais elle seule pouvait nous mener là où le plaisir se donne. Je paniquais, grave. Pour la première fois de ma vie, je renonçais à séduire en usant de mes codes habituels. J’étais démunie, on m’avait volé mes armes. Elle avait englouti la moitié de son verre quand son interlocuteur s’éclipsa enfin.
— À nous !
Était-ce une manière de trinquer ? Je n’en étais pas si sûre… La balle était dans mon camp, je visai le filet.
— Nous ?
Elle éclata de rire, posa le ballon de bordeaux sur le comptoir, fouilla dans son sac et me tendit un trousseau de clés.
—  C’est la Twingo violette garée sur le trottoir d’en face. Je dis au revoir au député et je te rejoins.
Une Twingo ! Tu te rends compte Camille que j’étais en train de me faire enlever dans une Twingo ! Ridicule ! En plus, elle m’avait tutoyée. J’étais parfaitement incapable d’en faire autant, je devais m’y résoudre ou alors ce kidnapping virerait à la leçon de choses, elle dans le rôle de la leçon, moi dans celui de la chose. En dépit des apparences, ce n’est pas de cela dont il s’agissait : j’étais certes sous sa coupe mais le moment viendrait où je serais atout maître. Belote, rebelote et dix de der. Elle allait voir si je n’avais pas le cran de suivre…
Je trouvai la voiture sans difficulté. Je l’ouvris mais n’osai y pénétrer, c’eut été violer l’intimité de la dame… La dame, cette dénomination lui allait si bien. Il y avait fort à parier qu’elle était plus jeune que moi, j’étais assise sur le capot de son auto et faisais tourner entre mes doigts, comme un enfant le fait avec une mèche de cheveux, le cordon de serrage de mon blouson. Quelle pitrerie pourrais-je inventer pour la faire rire dès qu’elle me rejoindrait ? Tu me connais Camille, je suis la championne des gamineries, celles qui me donnent l’air de ne pas avoir vieilli, celles qui permettent d’exprimer le plus inavouable, de passer outre les codes et les tabous. Enfantillages ? Peut-être mais tu me disais toi-même que le rôle de fou du roi me va à merveille… Aïcha ne pouvait ignorer les pompons rouges de mon bonnet et moi, j’étais déjà folle de ma reine. Comment elle, par contre, avait-elle pu désirer m’emporter vers un au-delà de la rencontre furtive ? Elle était belle l’énigme, tu ne trouves pas ?
(…)

Lire la seconde partie.



Cy Jung, 31 juillet 2021®.

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Rappel

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